Entre nouvelle folie mégalo et projets historiques pour l’histoire de l’humanité, le curseur vacille lorsque l’on parle de ces trois multimilliardaires américains. À l’heure où ces derniers se lancent dans une véritable guerre des étoiles ou la création de mondes ultra connectés sur Terre, Musk, Bezos et Zuckerberg semblent avoir trouvé leurs nouveaux terrains de jeu. « Réactivateurs de rêves » ou « cauchemars de l’humanité » ? La folie des grands leurres de ces seigneurs 3.0 n’a pas fini de nous émerveiller, de nous interroger ou de nous inquiéter.

Par Alixan Lavorel

Ils sont multimilliardaires, américains et dirigent quelques-unes des entreprises les plus influentes de notre planète. Ce sont aussi trois personnages aussi fascinants qu’effrayants, selon les points de vue. Voici Elon Musk, Jeff Bezos et Marc Zuckerberg. Leurs CV parlent d’eux-mêmes : patron de Tesla et Space X pour le premier, d’Amazon et ses filiales pour le second et de l’empire Facebook pour le dernier. Bien que profondément différents, opposants voire concurrents sur bien des domaines, ces trois « seigneurs 3.0 » – avec des empires s’étendant sur Terre, sur Internet et dans l’espace – ont quelques qualificatifs qui les réunissent, explique Cyril de Sousa, entrepreneur et auteur, spécialiste du monde des nouvelles technologies : « Il y a une grande diversité de vision chez eux en ce qui concerne notre avenir, mais tous peuvent être intégrés dans la même catégorie, celle des « éco-modernistes » ou « techno-optimistes. D’après eux, l’humanité va résoudre une grande partie de ses défis actuels grâce à la technologie et en allant dans le sens du progrès ».

Si la notoriété des trois milliardaires américains est déjà assurée pour la postérité, comme tous grands inventeurs, ils ne rêvent que d’une chose, continuer encore et toujours de repousser les frontières de la création humaine et entrer encore davantage dans l’histoire avec un grand H : « On sait bien que l’immortalité ne s’acquiert pas forcément de manière physique, mais aussi par ce qu’on a fait, en laissant une marque », observe Philippe Bihouix, spécialiste des questions industrielles et auteur de « L’âge des low tech. Vers une civilisation techniquement soutenable » (Seuil, 2014 ; Points, 2021). Et à ce jeu-là, les cerveaux des trois hommes bouillonnent d’idées, plus ou moins réalisables. Tout d’abord, Elon Musk a racheté SolarCity en 2016 « pour développer les technologies électriques de demain » après avoir « pris le contrôle de Tesla pour booster l’industrie de la voiture électrique dans le monde afin de participer activement à relever « le défi écologique de notre planète », analyse Cyril de Sousa. Jeff Bezos, de son côté, a bâti Amazon et lancé en 2000 « Blue Origin » pour développer de nouvelles technologies permettant d'abaisser le coût d'accès à l'espace avec une idée en tête : « Envoyer dans l’espace les industries polluantes pour redonner à la Terre sa virginité », note Philippe Bihouix. Enfin, Marc Zuckerberg a annoncé récemment la création d’un nouveau monde numérique ultra-connecté – le Métavers - où les interactions humaines se feront au sein d’un univers où chacun sera équipé d’un casque de réalité virtuelle. Notons que dans l’imaginaire de ce-dernier, il est tout de même bien plus facile d’échapper à la réalité dans un monde numérique dont on n’ose imaginer le coût énergétique et les conséquences pour la planète, plutôt qu’essayer de réparer celui que les géants de la tech américaine ont jusqu’ici bien abîmé ! « C’est un moyen de bâtir autre chose après les déboires de Facebook, permettant de tourner la page et d’aller plus loin dans son but initial qui était de connecter les gens à travers le monde », estime Cyril de Sousa.

Amen aux « technoprophètes » !

Si beaucoup de ces projets sont encore à l’état de simple idée ou en cours de recherche, ils permettent à chacun d’apprécier une certaine vision de notre avenir collectif imaginé par ces « technoprophètes de la Silicon Valley », poursuit Philippe Bihouix : « Une partie de l’humanité, en particulier l’Occident post-industriel, vit dans une espèce de nouvelle religion, ou quelque chose qui en a tous les codes. Vous avez un lieu saint : la Silicon Valley ; la grand-messe annuelle avec les keynotes et autres conférences sur les nouvelles technologies et les grands prophètes qui prennent la parole ».

Oublions Marc Zuckerberg quelques instants pour nous intéresser aux rêves spatiaux de Musk et Bezos. « Selon eux, la Terre disparaîtra de toute façon, donc l’humanité doit devenir une civilisation interplanétaire et conquérir plusieurs systèmes solaires », rapporte Cyril de Sousa. Sous couvert d’un investissement massif dans des projets nous emmenant – très hypothétiquement – vers une planète plus propre, se dessinent en fait des projets hors sols et polluants : « Se projeter sur plusieurs siècles est absurde. Il est bien plus facile d’exploiter des minerais à une grande profondeur sous terre que d’aller le faire sur un astéroïde dans l’espace. La performance économique a ses limites », explique le spécialiste Philippe Bihouix : « Envoyer n’importe quoi dans l’espace demande déjà des moyens colossaux. Il est donc absurde d'imaginer que l’on puisse ramener avec une fusée une pierre de la taille de l‘Église de Florence sur Terre pour extraire son minerai, qui doit bien coûter au moins 10 ou 20 tonnes de charge utile. Même chose dans l’autre sens, c'est-à-dire envoyer des usines entières sur d’autres planètes. On fait semblant de croire que ces projets sont plausibles car ces gens ont du pouvoir et de l’aura. Je ne comprends pas qu’il y ait un tel engouement pour cela ».

Mais si Elon Musk et Jeff Bezos ont tous les deux « ce point commun de dire que l’Homme n’a pas vocation à rester sur Terre », lequel est le plus pragmatique, le plus réaliste ? « Il s’agit d’Elon Musk, qui ne se concentre que sur la conquête de Mars », répond Cyril de Sousa. Le plus raisonnable des deux, en termes de voyages spatiaux, a donc comme simple (!) objectif l’arrivée de l’humanité sur la planète rouge, voisine de la Terre …

« Ils s’emparent de l’imaginaire collectif et tentent de le rendre réel »

Conquêtes spatiales, monde virtuel ultra-connecté, … Ces projets, un peu fous, proposés par Musk, Bezos et Zuckerberg ont comme point commun d’être tirés de l’univers de la science-fiction, dont leurs créateurs été « biberonnés », analyse Philippe Bihouix : « Ils s’emparent d’une mythologie de l’imaginaire collectif, en essayant notamment de reproduire ce qu’ils ont vu, lu ou écouté avec la science-fiction depuis leur enfance », analyse Cyril de Sousa.« Ce ne sont pas forcément les inventeurs de leurs projets. Que ce soient les romans d’Asimov, Star Wars de Georges Lucas ou encore Ready Player One – récemment adapté au cinéma par Steven Spielberg, ndlr - ces trois hommes se définissent eux-mêmes par la part de science-fiction la plus marquante dans leur vie, en tentant de la rendre réelle », explique le spécialiste des nouvelles technologies : « il y a dans leurs projets le rêve techno-esclavagiste où les machines travailleront à notre place, et celui de l’humain augmenté qui repousse l’âge de la mort. Là, on peut aussi y voir un peu le syndrome du pompier-pyromane. Musk vante les progrès de l’IA (intelligence artificielle, ndlr), mais vous dit que l'idéal pour résister à cette dernière, c'est d'être plus intelligent, et donc être connecté à l’ordinateur ! ».

Et quel plus grand projet pour des amateurs de science-fiction que d’imiter dans la réalité les voyages des protagonistes de Star Wars, Star Trek ou encore 2001, l'Odyssée de l’espace ? Ni une, ni deux, le tourisme spatial est devenu le nouvel objectif de ces explorateurs du XXIe siècle. Un tourisme, réservé à des élites fortunées en quête d’un frisson inégalé dans l’histoire de l’humanité. Mais – au-delà du coût financier– quel sera le prix pour la planète de ces voyages vers les étoiles ?

« Il faut distinguer le coût global et le coût par personne pour un voyage dans l’espace » estime Christophe Bonnal, expert à la direction des lanceurs du Centre national d'études spatiales (Cnes). « Au niveau du global, on projette environ 100 lanceurs par an en orbite aujourd’hui. Ce qui n’est évidemment pas pour le tourisme. Cela représente environ 100 tonnes de kérosène par lanceur, soit 80 000 tonnes de CO2/an. À titre de comparaison, les voitures, qui sont au nombre d’un milliard dans le monde, produisent 1 milliard de fois plus de CO2. Dans un horizon proche, le spatial, en termes de CO2, est complètement négligeable », conclut Christophe Bonnal. Si, pour l’instant, faire voler quelques milliardaires dans l’espace (à 200.000 dollars le billet) n’est « pas plus polluant que d’autres activités terrestres », selon l’expert du Cnes, cette activité de quelques minutes (ou quelques heures tout au plus) n’est pas à prendre à la légère : « Ipsos nous prévient que 10 ans après le début des opérations, il y aura 50 000 passagers par an. Imaginons que nous soyons en mesure de réaliser tous ces vols - ce qui n’est logistiquement pas faisable aujourd’hui - et en prenant les mesures effectuées pendant les vols de Richard Branson avec son petit véhicule SpaceShip Two, ces voyages reviendraient alors à faire brûler une tonne de pneus toutes les 3 minutes pour aller se promener dans l’espace », s’alarme Christophe Bonnal. Philippe Bihouix, de son côté, estime que « lorsqu’une personne s’offre ces biens de luxe, qui ne sont absolument pas vitaux, mais uniquement voués à se faire plaisir, il est normal en parallèle qu’il y ait une compensation pour le collectif – via une taxe carbone par exemple ».

Derrière l’image de ces explorateurs 3.0 portant une certaine image de notre futur, beaucoup rappellent aussi la réalité de Musk, Bezos et Zuckerberg. Tantôt à la source de formes de management discutables pour les deux premiers, tantôt n’assumant pas les conséquences de ses créations pour le dernier : « Ne faisons pas partie d’un fan-club, gardons un regard objectif. On ne serait pas en train de parler partout sur Terre de ces trois-là s’ils n’avaient pas accompli des choses exceptionnelles et inversement ; ils ont, comme tout êtres humains, des parts sombres qu’il ne faut pas occulter », rappelle Cyril de Sousa. Il faut donc savoir rester éveillé, les yeux ouverts sur ce futur que nous promettent Musk, Bezos et Zuckerberg. Pour que les rêves de ces inventeurs des temps modernes ne deviennent pas nos cauchemars.

29/12/2021 - Toute reproduction interdite


Mark Zuckerberg, témoigne lors d'une audience de la commission des services financiers de la Chambre des représentants à Washington le 23 octobre 2019.
© Erin Scott/Reuters
De Alixan Lavorel