Depuis 6 mois, l’administration Biden a pris soin de déconstruire méthodiquement la politique de Trump au Moyen-Orient. Pas sûr que ce soit une bonne nouvelle pour l’Europe et surtout le monde arabe, notamment vis-à-vis de l’islam politique qui, avec les Démocrates américains au pouvoir, a retrouvé un second souffle…

L’édito international de Roland Lombardi.

Avant sa tournée en Europe du 9 au 13 juin, le président américain a fait paraître une tribune dans le Washington Post le 5 mai dernier.

Etrangement, Joe Biden n’y évoque ni la Méditerranée ni le Moyen-Orient : rien sur l’expansionnisme turc (certes mis entre parenthèses à cause des problèmes économiques du pays), l’autoritarisme d’Erdogan (qu’il rencontrera le 14 juin), le jihadisme, le retrait américain précipité d’Afghanistan (qui aura fatalement un impact pour l’Europe en cas de nouvelle vague de réfugiés) …

La politique de l’administration démocrate dans la région est peut-être en phase de « réajustement » après ces mois de flottements et d’erreurs en voulant tirer un trait sur la période Trump.

A l’inverse de son prédécesseur, Biden a voulu s’affirmer comme le président des grands principes et des belles manières. Tout d’abord, avec sa politique d’apaisement, sa main tendue à l’Iran en réintégrant le JCPOA – sans contreparties iraniennes notables – et surtout la levée d’une partie des sanctions visant Téhéran, ont permis aux dirigeants iraniens de faire monter les enchères et de payer de nouveaux tous leurs proxies dans la région. Le résultat ne s’est pas fait attendre. Les Houtis ont relancé les hostilités au Yémen et les milices pro-iraniennes ont attaqué les intérêts américains en Irak. Ce qui a forcé le nouveau locataire de la Maison-Blanche à lancer sa première frappe militaire dans le pays.

En avril, Washington a relancé l’aide humanitaire américaine à l’UNRWA, l'agence de l'ONU pour les réfugiés palestiniens, et autorisé de nouveau les aides internationales, suspendues par Trump, en direction de l’Autorité Palestinienne et de Gaza. Si ce geste a permis à Mahmoud Abbas de déclarer être prêt à revenir dans les négociations de paix, le Hamas, assuré d’un retour financier conséquent dans l’enclave palestinienne (pour renouveler ses stocks de roquettes), en a profité pour s’engager dans un nouvel épisode de violence avec l’État hébreu afin d’imposer son leadership politique à la population palestinienne au prisme des incidents de Jérusalem. Mais là encore, l’administration Biden, où de nombreux pro-palestiniens sont présents, s’est très vite retrouvée dépassée et incapable d’imposer quoi que ce soit, ni au Hamas et ni à Israël, vexé par les premières déclarations timides de l’allié américain et déterminé à user de la force. Pour mettre fin au conflit de 11 jours, Il a donc fallu, se tourner vers le président égyptien, « le dictateur préféré de Trump » pourtant si critiqué depuis janvier à Washington…

L’administration Biden, meilleure alliée de l’islam politique ?

L’autre conséquence notable de l’arrivée de Biden dans le Bureau ovale, a été la trêve entre l’entente Égypte-Arabie saoudite-Émirats arabes unis (EAU) et l’axe Turquie-Qatar dans leur dispute pour le leadership régional (pouvoirs forts et contre-révolutionnaires versus islam politique des Frères musulmans).

Ce fut d’abord la « réconciliation » forcée au sein du Conseil de Coopération du Golfe en janvier entre Riyad et Doha. En effet, le prince héritier saoudien, Mohammed ben Salman (MBS), lui aussi comme Sissi, est loin d’être en odeur de sainteté dans la nouvelle équipe de Washington (qui s’empresse de divulguer le rapport de la CIA l’impliquant directement dans l’affaire Khashoggi). Il se devait de montrer patte blanche.

Puis, ce fut le rabibochage entre la Turquie d’Erdogan et l’Égypte mais aussi l’Arabie saoudite.

Ayant perdu le soutien et la bienveillance de Trump, « Sissi et MBS doivent se résoudre à composer avec cette nouvelle administration américaine qui leur est pourtant moins favorable » et « sachant que la stabilité de leurs pays respectifs est essentielle à toute stratégie américaine quelle qu’elle soit, le président égyptien et le futur roi saoudien vont donc se faire discrets durant les quatre prochaines années »...

Le deal avec le Qatar consiste également à imposer un bémol dans les critiques visant Le Caire, Riyad et Abou Dhabi émanant des médias proches de la confrérie islamiste financé par Doha. Les Qataris sont également actionnaires de nombreux journaux anglo-saxons – et occidentaux en général – et très influents chez les Démocrates américains dont certains sont encore persuadés que l’islam politique est une alternative aux dictatures…

Au grand dam des EAU, les Égyptiens et les Saoudiens vont devoir dès lors se consacrer à la consolidation de leur pouvoir en interne et faire une pause ou être plus prudents dans leur lutte contre l’islam politique dans la région.

On l’a vu en Libye, où Sissi, à l’initiative du cessez-le-feu et la formation du gouvernement intérimaire d’union nationale, doit à présent composer avec les Frères musulmans de Tripoli. De même avec le Hamas, la branche frériste palestinienne à Gaza.

Durant l’année 2019, en dépit de la contre-offensive militaire et financière turco-qatarie dans la région, les Frères musulmans étaient rejetés de la plupart des mouvements sociaux qui ont jalonné cette période, comme en Algérie ou au Soudan (Omar el-Béchir, membre de l’organisation fut même renversé). En Iran, le pouvoir des mollahs était contesté. En 2020, avec la pandémie de la Covid-19 et ses conséquences économiques, le Qatar, la Turquie et l’Iran ont été les plus impactés des pays de la zone MENA. Les deux derniers étant par ailleurs d’autant plus pénalisés par les sanctions commerciales de Trump.

Aujourd’hui, en Algérie, par exemple, les jeunes protestataires, face à l’échec du Hirak, envisagent de s’allier aux islamistes, voire pire, sont de plus en plus séduits par les thèses des Frères. En Iran, les durs du régime ont été paradoxalement renforcés et semblent en passe de gagner massivement les prochaines élections. En Libye, les Frères ont de nouveau droit de cité.

Cet apaisement est trompeur. Comme nous l’annoncions déjà en octobre dernier, l’élection de Joe Biden est une formidable bouffée d’oxygène pour l’Iran comme pour le Qatar. Ce dernier n’a plus à subir les pressions d’un Donald Trump qui souhaitait inscrire sur la liste américaine des organisations terroristes les Frères musulmans, principal levier diplomatique dans le monde du petit émirat.

Cette situation inquiète Moscou, dont l’un des piliers de la politique au Moyen-Orient est la lutte contre cette organisation. Malheureusement, cela ne semble pas perturber outre mesure les Européens qui sont pourtant en première ligne…

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

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Joe Biden alors vice-président américain,rencontre le président turc Tayyip Erdogan au palais Beylerbeyi à Istanbul le 22 novembre 2014.
© Murad Sezer/Reuters
De Roland Lombardi