Le « Musée d'Arts Brut, Singulier & Autres » regroupe la deuxième collection du genre en France, à Montpellier. Cet espace d'exposition est l'aboutissement d' une histoire familiale : un hommage à Fernand Michel, dont les deux fils (Patrick et Denys) ont réuni les œuvres, avant d'élargir la collection à 250 créateurs internationaux. Avec ses 8.000 visiteurs par an, ce musée privé participe aussi à donner toute sa place à un mouvement artistique qui a longtemps été injustement négligé en France.

Entretien conduit par Marie Corcelle

Fild : Qu’est-ce que l’art brut ?

Denys Michel :
L’art brut désigne les œuvres de créateurs à l’écart de tout milieu artistique, hors du « système » en quelque sorte. Le mouvement est ainsi défini par le peintre Jean Dubuffet en 1945, quand il commence à constituer une collection qu’il qualifie lui-même d’art brut, avec des œuvres en provenance de toute l'Europe, en particulier d'Allemagne, de Suisse et des pays de l’Est.

Fild : Comment est né le « Musée d'Arts Brut, Singulier & Autres » ?

Denys Michel : C'est d'abord pour rendre hommage à notre père, Fernand Michel, que nous avons voulu créer ce musée avec mon frère, Patrick. Mon père était relieur d’art à Montpellier dans les années 1960, quand il a découvert, au hasard d'une promenade en garrigue, un matériau qui a changé sa vie : un morceau de zinc, oxydé par les éléments naturels et le temps. Il a alors décidé de travailler cet élément en se fournissant chez des ferrailleurs, et a commencé à créer de petits tableaux, des sortes de mosaïques en zinc représentant des paysages. Il a ainsi été reconnu comme artiste d’art brut par Alphonse Chave, un galeriste de Vence qui connaissait bien Jean Dubuffet. Après le décès de mon père en 1999, nous avons hérité de son œuvre avec mon frère. La création du Musée d’art brut Fernand Michel était donc au départ, un moyen de conserver cet héritage, mais aussi de le pérenniser et le partager. Nous avons transformé la maison familiale en ce sens dans le quartier des beaux-arts de Montpellier. L’art brut commençait alors à connaître une certaine notoriété en France, et il était déjà largement reconnu dans le monde anglo-saxon. Nous avons donc élargi la collection à d'autres artistes du mouvement en collectant des œuvres pendant près de douze ans, en France et ailleurs. Et nous avons agrandi l'espace d'exposition. Notre « Musée d'Arts Brut, Singulier & Autres » regroupe ainsi aujourd'hui près de 750 œuvres de 250 créateurs internationaux. Nous possédons la deuxième collection d’art brut en France, après celle du musée de Villeneuve d’Ascq, et nous accueillons environ 8.000 visiteurs par an.

Fild : Quels artistes peut-on voir exposés ?

Denys Michel :
Nous avons beaucoup d’artistes considérés comme des « fondamentaux ». Ce sont aussi des créateurs qui ont eu souvent une vie mouvementée, et ont été parfois même considérés comme des marginaux. Comme le Suisse Adolphe Wölfli, qui fut interné dans un asile à Berne à cause de son alcoolisme. Aloïse Corbaz faisait des peintures de plusieurs mètres, et cousait plusieurs feuilles de papier pour obtenir de très grands formats. Elle était schizophrène, rêvait d’être cantatrice, et a été la gouvernante de l’Empereur Guillaume II, dont elle est tombée amoureuse. Vous pouvez également trouver les tableaux de Carlos Zinelli, un artiste un peu surréaliste et visionnaire, ou encore ceux d’Augustin Lesage, qui faisait partie des mouvements spirites, ainsi que les œuvres d’André Robillard, qui crée des fusils avec des objets assez hétéroclites. On constate souvent chez les artistes d’art brut une certaine répétitivité dans leurs œuvres, car ce sont des gens très minutieux et pointilleux.


Fild : Avez-vous rencontré des difficultés à créer le nouveau musée ?


Denys Michel :
Non, pas du tout ! Nous avons pu mettre en place le musée par un financement personnel, d’ordre familial. Nous n’avons pas réellement eu d’aides publiques, la mairie de Montpellier nous a un petit peu aidé au début, mais avec une somme dérisoire. Le musée n’a pas un but lucratif, c’est une association. Il a été ouvert il y a cinq ans et il fonctionne plutôt bien. Nous sommes en relation avec les différents musées d’art brut qui existent en France, et notamment avec celui de Lausanne.

Fild : Quelle est la place de l’art brut aujourd'hui en France ?

Denys Michel : L'histoire de l'art brut en France commence par un rendez-vous raté. Quand il finit de constituer sa collection, installée dans un immeuble parisien de la rue de Sèvres à partir de 1962, Dubuffet veut l'offrir à la France. Mais personne ne répond à cette offre au ministère des affaires culturelles, alors dirigé par André Malraux. Sans doute vexé, l'artiste décide finalement alors d’en faire don à Lausanne. Cette collection est ainsi conservée au château de Beaulieu depuis son inauguration, en 1967. Et voilà pourquoi « La Mecque » de l’art brut se trouve donc en Suisse ! En France, le premier musée d’art brut , le LaM, a été créé en 1999 à Villeneuve d’Ascq. Cette collection a été constituée grâce à la donation d’une collection de 3500 œuvres, réunies par Madeleine Lommel, défunte présidente et fondatrice de l'association franco-belge l’Aracine, dédiée à la promotion de l’art brut. Notre « Musée d'Arts Brut, Singulier & Autres » de Montpellier participe aujourd'hui à donner toute sa place à ce mouvement artistique en France. Mais l’art brut est universel, et pratiquement tous les pays du monde ont dorénavant un musée qui lui est consacré.

14/01/2022 - Toute reproduction interdite



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