Un personnel soignant à bout, des moyens matériels qui se réduisent jusqu'à l'os, une pression croissante du nombre de patients, et des urgences.... En état d'urgence ! Le diagnostic sur l'état de l'hôpital en France est mauvais, presque critique. La crise du Covid-19 n'est qu'une circonstance aggravante, et ces deux années de pandémie n'ont pas modifié les politiques publiques. Pire : la situation empire à l'hôpital, et avec elle la santé des Français.

Par Francis Mateo

« C'est un appel au secours que je vous lance aujourd'hui ! Pour en avoir discuté avec les infirmières, les aides-soignantes, les agents de régulation médicale du Centre 15, mes confrères urgentistes de l'hôpital public et privé, les médecins généralistes de ville et mes collègues spécialistes : nous sommes tous épuisés physiquement et nerveusement ». Devant la commission du Sénat qui l'a auditionné en fin d'année dernière, le Dr. François Escat a parlé avec ses tripes. Ce médecin urgentiste de la clinique Occitanie de Muret, près de Toulouse, est également président du syndicat des urgentistes en hospitalisation privée. Il est surtout l'un de ces milliers de professionnels de santé submergés par un malaise croissant, et pris en étau dans la réalité d'un système de soin : avec d'un côté la fréquentation des urgences hospitalières qui ne cesse d'augmenter d'environ 5% par an ; et par ailleurs une gestion administrative incompréhensible de réduction des coûts de fonctionnement. « Il y a 23 ans, nous accueillions 6.000 patients dans la clinique où j'exerce ; en 2020, nous en avons reçu 36.000 », confirme François Escat. Cette même année, 5.700 lits ont été supprimés dans les hôpitaux de France, selon les chiffres de la Direction générale de l’offre de soins (Drees). « Dans ces conditions, le personnel soignant est devenu la variable d'ajustement », constate le médecin urgentiste ; pour ne pas dire la variable de compression : moins d'effectifs, moins de temps, moins de moyens. Martine fait partie de ces professionnels qui en payent le prix ; en octobre dernier, cette infirmière a fait un malaise dans l'hôpital parisien où elle travaille. Depuis, elle est en arrêt maladie : « Je suis littéralement tombée d'épuisement ; depuis des mois, je me réveillais dix fois pendant la nuit à cause du stress, et j'étais déjà épuisée au moment de prendre mon service... C'est comme ça pour beaucoup de mes collègues ; on est toute la journée sur la brèche, on prend quinze à vingt minutes de pause pour déjeuner, et on finit par craquer ». Martine n'a toujours pas retrouvé un sommeil serein, et se pose aujourd'hui la question de son retour à l'hôpital, ou d'une reconversion : « Au début, j'étais en colère contre le management par le stress de la direction, contre le double discours du gouvernement, même parfois contre l'indifférence de la société... Finalement, je me sens vidée, je n'ai plus la force de lutter contre la destruction de tout un système ».

Les patients finissent par en faire les frais

De son côté, le Dr. François Escat ne décolère pas : « On nous a expliqué qu'il fallait mettre des gens sérieux pour gérer l'hôpital, et on a eu la loi HPST (1) de Roselyne Bachelot, avec notamment la création des ARS et la prise en main de l'hôpital par tous ces grands administratifs, jusqu'au patron de l'AP-HP, Martin Hirsch, directement issu de l'ENA, et on allait voir ce qu'on allait voir... Effectivement, cela a été d'une efficacité redoutable : on a de moins en moins de lits, un chaos infâme, et tout cela coûte dix fois plus cher ! ». Au cours des deux dernières années, la pandémie a servi de prétexte pour masquer une réalité qui va bien au-delà de cette crise. D'ailleurs en 2020, c'est à dire l'année la plus critique de cette épidémie, le Covid-19 n'a représenté que 2 % des passages en hospitalisation : « Cela veut donc dire que notre système de santé ne peut pas encaisser, dans l'état actuel, un petit surcroît d'activité de 2 %, tellement ces fabuleux gestionnaires nous ont mis à l'os », ajoute François Escat ; « Au long de cette pandémie, on n'a cessé de nous répéter que les services de réanimation étaient pleins, et pour cause : moi qui travaille dans ces services depuis trente ans, je peux vous assurer que les « réas » sont toujours pleines, avec un lit vide au grand maximum quand la journée est vraiment calme ; car au-delà, les directions s'empressent de supprimer ces lits s'ils ne sont pas occupés. Une réanimation vide, c'est une réanimation fermée ! » Une logique également dénoncée par le Dr Thierry Godeau, président de la Conférence des Commissions Médicales d'Établissements (CME) de centres hospitaliers : « La vraie crise sanitaire actuelle ce n'est pas celle du coronavirus, c'est un problème structurel de l'hôpital sur lequel tous les professionnels de santé n'ont cessé d'alerter depuis plusieurs années. Il est vrai que l'hôpital public a pris en charge 80 % des malades du Covid-19, et que le système a tenu le coup, mais à quel prix ? Des surcharges, des retards de prise en charge, des lits fermés... ». Avec pour conséquence un absentéisme et des démissions en série qui aggravent davantage le manque de formation accumulé au cours de la dernière décennie. Et ce sont évidemment les patients qui finissent par en faire les frais, malgré les efforts de professionnels réduits au rôle de « robots », pour reprendre le terme de François Escat : « Nous sommes devenus des machines à soigner, parce qu'on n'a tout simplement plus le temps, ne serait-ce que d'écouter chaque personne, comme on le faisait auparavant ; on fait ce que l'on doit avec un patient, et on passe au suivant, parce que si l’on perd du temps, on ne s'en sort pas ». À ce rythme, l'hôpital ne s'en sortira pas non plus.

(1) La loi HPST (hôpital, patients, santé, territoires) du 21 juillet 2009 définit une nouvelle organisation sanitaire et médico-sociale

26/01/2022 - Toute reproduction interdite


Manifestation devant le CHU de Nantes pour demander au gouvernement de fournir de meilleures conditions de travail et un meilleur financement aux hôpitaux publics à Nantes, le 9 juin 2020.
© Stephane Mahe/Reuters
De Francis Mateo