Analyses | 27 août 2018

Mohamed Ben Salmane Al Saoud: le Prince qui brûle toutes ses cartes

De Jean-Pierre Perrin
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Si la situation au Proche-Orient ressemble parfois à une partie de poker, il était une fois un homme qui avait toutes les cartes en mains : la jeunesse – il est âgé de 32 ans -, la promesse d’être roi et de régner longtemps, la richesse, la volonté de réformer et le soutien d’une large partie de la population qui voyait en lui l’incarnation du changement, des pays alliés ou amis les plus importants – les Etats-Unis, la France, la Russie, … -  qui faisaient de chacune de ses visites un événement, … bref, un avenir de conte de fée. Est-ce parce que les cartes étaient trop belles qu’il en a brûlées beaucoup ? Aujourd’hui, Mohammed ben Salman, alias MbS, le prince-héritier du royaume saoudien, a perdu une grande partie de son crédit. Alors que la partie ne fait que commencer. Analyse de Jean-Pierre Perrin

La déception vient d’abord des Saoudiennes qui attendaient beaucoup de lui. C’est vrai qu’il leur a donné le droit de conduire, en vigueur depuis le 24 juin, qu’elles ont pu en janvier entrer pour la première fois dans un stade de football, qu’elles peuvent désormais s’engager dans l’armée – à condition d’avoir fait des études supérieures et que la tutelle masculine de la future soldate réside à proximité de la caserne – et qu’elles peuvent faire du théâtre. Elles peuvent même créer leur propre entreprise dans le royaume « sans avoir à prouver le consentement d'un tuteur ». MbS veut aussi les faire entrer plus largement sur le marché du travail, où elles ne représentent que 22%, l’objectif est de dépasser les 30% d’ici 2030. Elles n’en demeurent pas moins des citoyennes de troisième zone, ayant toujours besoin d’un tuteur pour voyager ou prendre des décisions engageant leur vie personnelle, comme celle de faire des études. Et surtout, elles sont condamnées au silence. Trois figures emblématiques, Loujain al-Hathloul, Aziza al-Yousef et Eman al-Nafjan, qui militaient pour la levée de l’interdiction de conduire, ont été arrêtées en mai 2018, soit un mois avant le décret d’application permettant aux Saoudiennes de prendre le volant. Cela fait plus de cent jours qu’elles sont désormais détenues.

En août, la décision du procureur spécial du Royaume - qui est aux ordres du roi - de demander la peine capitale pour une jeune dissidente de 28 ans, Israa Al-Ghomgham, à qui les autorités reprochent d’avoir participé à des manifestations pacifiques et de demander davantage de droits sur les réseaux sociaux, a semé la consternation dans le monde entier. Quatre militantes encourent la même peine. Or, sous les précédents monarques, le régime saoudien n’arrêtait pas les femmes dissidentes. Ni à foriorti les condamnait à mort.

Finie désormais l’image d’un prince-éclairé que voulait donner de lui MbS.

Sur le plan de la politique extérieure aussi, toutes les batailles engagées par le prince-héritier ont été des échecs. La plus grave est celle du Yémen où la coalition dirigée par Riyad est actuellement embourbée. Les bombardements ont ravagé le pays, fait des milliers de victimes civiles et donné une image désastreuse du Royaume saoudien. Mais Riyad n’est pas parvenu à défaire la rébellion houthie et à rétablir le gouvernement internationalement reconnu de Abd Rabbo Mansour Hadi. Echec aussi à l’égard du Qatar, que le Royaume voulait asphyxier économiquement et isoler diplomatiquement et qui, aujourd’hui, ne se porte guère plus mal. Même l’affaire Hariri, à l’automne 2017, ne s’est pas terminée à l’avantage du prince-héritier puisque celui-ci est toujours Premier ministre du Liban.

Finie aussi l’image du brillant stratège qu’il souhaitait incarner.

En politique intérieure, le bilan de MbS n’est pas plus heureux. Le fait d’avoir marginalisé les autres familles régnantes et dépouillé nombre de princes, après les avoir enfermés dans le Ritz-Carlton, de Riyad, a dressé contre lui les différentes familles royales qui jusqu’alors se partageaient les pouvoirs et les richesses du pays et qui les voient confisqués à son seul profit. Désormais, toutes misent sur sa chute et sans doute complotent-elles dans l’ombre.

Finie là encore l’image d’un futur souverain « modéré et tolérant ».

Sur le plan économique enfin, l’euphorie n’est plus de mise. En avril 2016, il a lancé « Vision 2030 », un plan visant à diversifier l'économie saoudienne trop dépendante du pétrole – une réponse à l’effondrement du prix du baril. Le plan vise à la fois à séduire les investisseurs étrangers et a rassemblé les jeunes Saoudiens autour d’un formidable projet. Toutes les réformes qu’il a mises en place s'inscrivent dans cette stratégie. La pierre angulaire de son projet est d’introduire le géant Saudi Aramco, le joyau du Royaume et la première compagnie pétrolière au monde qui assure à lui seul plus de 80 % des recettes de l’Etat, sur le marché boursier. Le prince espérait lever 100 milliards de dollars (plus de 85 milliards d’euros) d’argent frais en ouvrant 5 % du capital de la société (via une cotation aussi bien en Arabie saoudite qu'à l'international). Il avait affirmé alors que la transaction valorisait l'entreprise à au moins 2.000 milliards de dollars (1.726 milliards d'euros). Certains experts du secteur avaient cependant remis en cause une valorisation aussi élevée, ce qui avait freiné le processus de préparation de l'introduction en Bourse de d’Aramco. Une armée de banques d'investissement et de cabinets d'avocats s'était cependant mise aussitôt sur les rangs dans l’espoir de décrocher un rôle de conseil dans la transaction et ainsi se placer pour les autres privatisations envisagées par Riyad. Mais la cotation de Saudi Aramco n'aura finalement pas lieu même si la nouvelle, annoncée par Reuters le 22 août, a été démentie. L'introduction en Bourse est donc annulée, même la cotation locale. Et rien n’indique qu’elle reprendra dans un avenir prévisible.

D’où une impression de chaos qui émane à présent du Royaume et qui est imputable à celui que l’on appelle « le roi en devenir ». A preuve, les 64 milliards de dollars de fonds propres ont quitté l’Arabie saoudite en 2017, contre 55 milliards de dollars l’année précédente, selon l’Institute of International Finance.

A présent, MbS apparaît fragilisé. Celui qui l’a aidé à accéder à la scène internationale, un certain Donald Trump, ne l’est pas moins. Le destin du second ne sera pas sans effet sur le premier.

30/08/2018 - Toute reproduction interdite


Des partisans de Houthi tiennent des affiches de Saleh al-Samad, un haut responsable de Houthi, lors d'une procession funèbre organisée pour lui et ses six gardes du corps, tués par des frappes aériennes saoudiennes, à Sanaa, Yémen 28 avril 2018
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