Société | 10 mai 2021
2021-5-10

Mohamed Al Hammadi : « les Frères musulmans ont construit l’organisation la plus fanatique de l’histoire de l’islam politique »

De Ian Hamel
6 min

Jusque dans les années 90, les Frères musulmans ont occupé des fonctions stratégiques aux Émirats arabes unis (EAU), formant des milliers d’élèves et d’étudiants. Brutalement accusés d’avoir « mordu la main qui leur a été tendue », Abou Dhabi les a inscrits en 2014 sur la liste noire des organisations terroristes. Mohamed Al Hammadi, un émirati, ancien rédacteur en chef du journal Al Attihad et auteur du "Roman noir des Frères musulmans", appelle l’Occident à prendre conscience du danger que représente la Confrérie.     

Par Ian Hamel, de retour de Dubaï

 

En 2019, j’avais rencontré à Dubaï un ancien cadre repenti de la Confrérie fondée par Hassan al-Banna. Abdulrahman Bin Sobeih, né aux Émirats en 1964, avait passé 35 années chez les Frères musulmans. Arrêté en octobre 2015 en Indonésie, renvoyé dans son pays, il avait été condamné en novembre 2016 à dix années d’emprisonnement par la Chambre de la sûreté de l’État de la Cour suprême fédérale pour avoir « créé et géré une organisation dont le but est de s’opposer aux principes fondamentaux de l’État ». Abdulrahman Bin Sobeih a retrouvé la liberté après avoir reconnu qu’il avait fait « fausse route ». Peu avare de révélations, il a évoqué les liens qu’entretenaient les Frères musulmans avec les organisations terroristes. L’ancien Frère émirati avait lui-même suivi un entraînement militaire au Pakistan. Abdulrahman Bin Sobeih a raconté comment l’Europe est devenue une base arrière essentielle pour cette société secrète. Plusieurs dirigeants de l’organisation internationale [le Tanzim al-dawli] ont agi depuis Londres.

Les Émirats, après avoir longtemps collaboré avec la Confrérie (qui leur fournissait des cadres dans les administrations, les ministères), sont-ils devenus des adversaires implacables de l’islam radical ? Pour répondre à cette question, j’ai séjourné une douzaine de jours, entre fin avril et début mai, dans cette fédération constituée de sept émirats, dont les plus connus sont ceux d’Abou Dhabi et de Dubaï. Ce déplacement m’a notamment permis de rencontrer à trois reprises Mohamed Al Hammadi, ancien rédacteur en chef du principal quotidien local Al Ittihad, et fondateur l’édition émiratie du National Geographic. Âgé de cinquante ans, l’actuel président de l’association des journalistes émiratis est l’auteur de deux ouvrages « L’automne des Frères musulmans » et « Le roman noir des Frères musulmans », ce dernier livre a été traduit en français (*).

Les versets appelant à la guerre

Dans le chapitre intitulé « Rompre avec les Frères musulmans », Mohamed Al Hammadi constate que dans les textes publiés par les Frères musulmans « ils évoquent toujours les versets du Coran qui appellent à la guerre et au combat. Ils imposent à leurs membres une éducation basée sur la violence. Ils rappellent les saints versets du Coran qui incitent le Prophète à combattre les mécréants (…) Tout cela dans le but de saturer l’esprit de leurs adeptes avec une culture de la violence et du combat, excluant toute autre réflexion ». Les Frères musulmans ne cessent de rappeler à leurs adeptes que « le Prophète a lui-même participé à 27 grandes batailles ». Et qu’à la bataille de Ouhoud, en 625, il a tué de sa propre main le « mécréant » Ubay Ibn Khalaf.

Comment les Frères musulmans pourraient-ils continuer à prétendre qu’ils incarnent un islam de paix, du juste milieu ? Le journaliste émirati n’y va pas par quatre chemins pour affirmer que « l’islam politique n’a plus aucune vocation religieuse ». Il n’est désormais rien d’autre « qu’une force sanguinaire et destructrice qu’incarnent ces groupes terroristes armés ». L’auteur reconnaît toutefois que rompre avec la Confrérie n’est pas une démarche aisée. Si le repenti décide de critiquer ce qu’il a vu et ce qu’il a vécu, « il se fourre dans un nid de frelons et deviendra une potentielle cible ». Car les membres de cette organisation secrète « attaquent ceux qui la quitte ». Pour Mohamed Al Hammadi, les Frères musulmans « ont construit l’organisation la plus fanatique de l’histoire de l’islam politique ».

Les erreurs de l’Occident

Il ne faut donc pas être dupe quand la Confrérie cherche à se faire passer « comme un simple regroupement d’hommes et de femmes pieux, mus par le seul souci de propager la religion et ses valeurs ». Sans oublier qu’il s’agit d’une organisation politique tentaculaire dont la principale ambition reste d’établir un État islamique sur toute la terre. La Confrérie se sert de l’islam comme les franquistes en Espagne s’appuyaient sur le catholicisme pour accéder au pouvoir. En fait, les Frères musulmans ne sont ni « Frères » ni « musulmans ».

Dans l’un des derniers chapitres de l’ouvrage « Les Arabes, le terrorisme et l’Occident », l’ancien rédacteur en chef du journal Al Ittihad reproche à l’Occident d’avoir adopté pendant de longues années « une position de spectateur vis-à-vis du terrorisme sans prendre la part de responsabilité qu’il aurait du assumer, considérant que le phénomène se passait hors de ses frontières (…) Le terrorisme ne s’est jamais arrêté et ceux qui s’en croyaient, ou s’en croient, prémunis par la géographie se trompent ».

Une menace pour les valeurs françaises

Mohamed Al Hammadi porte-t-il toujours un jugement aussi sévère sur l’attitude de l’Occident - et notamment de la France - vis-à-vis du danger terroriste ? « Chaque pays est bien évidemment maître de sa stratégie vis-à-vis du terrorisme. Aux Émirats, compte-tenu du chaos qui régnait dans la région, il n’y avait pas d’autre solution que de bannir les Frères musulmans », répond le journaliste, avant d’ajouter : « Concernant la France, il est important de prendre conscience du danger que représente la Confrérie et de traiter les Frères musulmans comme une menace pour la culture, la société, les valeurs françaises. Car ce sont cette culture, cette société, ces valeurs, que rejettent complètement les Frères musulmans ». Il est difficile de prétendre de Mohamed Al Hammadi serait un « islamophobe ».

Interrogé sur le degré de sincérité des Émirats concernant son combat contre le terrorisme et les Frères musulmans, Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement de sécurité à la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) n’a guère de doute. « Il ne s’agit pas pour les Émirats d’une prise de conscience mais bien d’un principe de base pour leur survie (…) Contrairement à leurs voisins saoudiens ou qataris, ils ne sont pas wahhabites mais adeptes de l’école d’interprétation la plus ouverte de l’islam », souligne l’ancien espion, auteur de « Au cœur des services spéciaux. La menace islamiste : fausses pistes et vrais dangers ».

(*) Imprimée en mars 2017, l’édition française du « Roman noir des Frères musulmans » n’est pas disponible en France.

08/05/2021 - Toute reproduction interdite


Mohamed Al Hammadi
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De Ian Hamel