Culture | 21 décembre 2020

Moderne Mélancolie : sommes-nous dans un tableau d’Edward Hopper ?

De Stéphanie Cabanne
4 min

Depuis le premier confinement, les œuvres de l’Américain Edward Hopper circulent sur les réseaux sociaux et semblent être la représentation éloquente de ce que nous vivons. Ces visions familières qui appartiennent à un imaginaire collectif constitué de posters et de couvertures de romans, nous renvoient à l’état d’isolement dans lequel nous a plongés la pandémie mondiale du COVID-19. Hopper est-il le peintre de la mélancolie moderne ?

                         Par Stéphanie Cabanne.

Plusieurs études sur l’état psychologique des Français menées en mars dernier font ressortir que l’état d’anxiété des personnes interrogées est deux fois supérieur à celui des années précédentes. Le 19 novembre, Olivier Véran, ministre de la Santé, révélait que le numéro d’aide récemment mis en place recevait près de 20 000 appels par jour. Les psychiatres tirent la sonnette d’alarme. Alors que le Conseil supérieur de la santé ne compte aucun représentant de leur profession et que le gouvernement se concentre sur les impératifs sanitaires et la sauvegarde de l’économie, beaucoup de personnes montrent des signes de grande détresse. Certaines ne ressentent que de l’anxiété et du découragement mais d’autres, plus fragiles, sont sujettes à la dépression voire à des épisodes psychotiques.

A regarder les tableaux d’Hopper, les personnages qu’il décrit paraissent plongés dans un état de sidération qui rappelle celui provoqué par le premier confinement. Souvent seuls, ils sont enfermés dans une chambre impersonnelle ou se tiennent sur le pas d’une maison silencieuse. L’artiste peint aussi des villes aux rues désertées, des zones périphériques où il ne se passe rien, des villas cossues aux allures inquiétantes. Les couples se montrent étrangers l’un à l’autre. Un pompiste attend des clients qui n’arriveront jamais. Les heures du jour, figurées par des rais de lumière étirés, indiquent le déroulement inéluctable du temps.

Né à New-York en 1882, Hopper a vécu de plein fouet la crise économique de 1929 qui jeta 12 millions d’Américains dans la misère. Beaucoup furent déracinés par le chômage et condamnés à errer d’une ville à l’autre, d’hôtel en hôtel. Hopper n’a cessé de dénoncer l’industrialisation massive et la déshumanisation de la société.

Profondément francophile, il séjourna plusieurs fois à Paris entre 1905 et 1910. Il visita assidûment le musée du Louvre et retint de Rembrandt, qu’il admirait profondément, la solitude du Philosophe en méditation ou la pose de Bethsabée, corps nu dont les chairs expriment le poids de l’accablement et du chagrin. Hopper lisait aussi le français dans le texte, Proust notamment. Dans Hotel room (1931, Madrid, musée Thyssen-Bornemisza), la jeune femme assise au bord d’un lit est plongée dans la lecture des horaires de train, tout comme le Swann amoureux de la Recherche du temps perdu qui les parcourt avec avidité en se demandant à quelle heure part Odette et à quelle heure elle arrivera. Parfois, dans le silence trouble de l’espace confiné, se faufile le dérisoire échappatoire de l’attente amoureuse.

La mélancolie moderne

Mélancolie est le terme ancien pour désigner ce que les psychiatres nomment aujourd’hui les pathologies anxieuses ou dépressives. Les médecins de l’Antiquité y voyaient un dérèglement des humeurs et un excès de bile noire. Les artistes ne cessent d’y revenir depuis vingt siècles, usant pour décrire les « atrabilaires » confrontés au sentiment de vide intérieur, des schémas invariables : corps figés, visions infernales, objets allégoriques tels que le sablier ou le crâne qui nous rappellent notre finitude. Le XXe siècle, qualifié parfois de « siècle des traumatismes », les a convoqués à nouveau, symptômes fiévreux face à la montée des totalitarismes et à la preuve faite par l’homme de sa capacité à s’autodétruire. Les places vides et inquiétantes peintes par Giorgio De Chirico font écho à l’Amérique de Hopper. En 1933, Giacometti sculpte en marbre le polyèdre représenté dans la célèbre gravure Melancolia de Durer. Cette forme géométrique qui symbolise le génie créateur de l’homme mélancolique est réutilisée en 1989 par l’Allemand Anselm Kieffer qui le pose sur un Messerschmidt de la Seconde guerre mondiale.

La mélancolie moderne est une mélancolie radicale qui traduit, au-delà des circonstances sanitaires et économiques immédiates, le sentiment d’une perte de sens face à la mort des idéologies, au dérèglement climatique, à la menace que fait peser le terrorisme islamiste sur les valeurs occidentales et à un consumérisme effréné.

La peinture d’Hopper possède la faculté de permettre à chacun de s’y reconnaître et de s’y projeter. Elle a inspiré des cinéastes - Hitchcock, Lynch, Wenders - et reste en phase avec les citoyens du XXIe siècle.

Il semblerait que les Français soient moins effrayés par le Covid-19 qu’il y a quelques mois. C’est plutôt la lassitude, la privation de liberté et l’exaspération face à des décisions contradictoires, iniques ou jugées absurdes qui minent leur moral. Néanmoins, l’arrivée d’un vaccin permet d’envisager une fin aux circonstances inédites que nous vivons. Et il se peut, comme le suggérait Didier Ottinger, commissaire de l’exposition Hopper qui s’est tenue à Paris en 2012 , que l’artiste ne fût pas uniquement le peintre de la solitude et de la mélancolie, vision trop restrictive qui a fini par faire oublier son humour. Peut-être faut-il voir en effet, dans les grandes plages lumineuses qui inondent ses tableaux, l’espoir en des lendemains meilleurs.

 

17/12/2020 - Toute reproduction interdite


Eleven AM, Edward Hopper, 1926
Edward Hopper.net
De Stéphanie Cabanne

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