Nello Scavo est reporter du quotidien italien « Avvenire » appartenant à la Conférence Épiscopale Italienne. Il couvre depuis plusieurs années les thématiques liées à l’immigration et aux mafias. Son travail d’enquête lui a valu des menaces de la part d’organisations liées à la criminalité organisée italienne et internationale. Pour cette raison, il vit sous la tutelle policière. Témoignage

Entretien conduit par Matteo Ghisalberti

Fild : Qu’ont révélé les enquêtes ouvertes par différents procureurs italiens au sujet de l’immigration ?

Nello Scavo : Il n’y a pas eu beaucoup d’enquêtes, mais certaines d’entre elles ont donné des résultats intéressants, du moins lors des procès de premier grade. Par exemple, dans le cas du navire Sea Watch commandé par Carola Rachete et appartenant à l’ONG éponyme, l’enquête ouverte par le parquet d’Agrigente a permis d’identifier les présumés tortionnaires. Les migrants secourus par Sea Watch ont été emmenés dans des centres de premier accueil, où ils ont reconnu des personnes qui avaient été responsables de violences à leur encontre. Pour des raisons de procédure, le procès s’est ensuite déroulé au parquet de Messine, où trois hommes ont été condamnés à une peine de 20 ans de prison pour avoir été reconnus comme tortionnaires du camp de Zawiya, en Libye. Il s'agit d'un camp d’accueil des migrants « officiel » géré par la milice Al-Nasr. Avec ces procès et d’autres, la justice italienne a officiellement documenté et certifié que les camps libyens sont gérés à travers la pratique de la torture. C’est un message très clair aux autorités libyennes : il n’y a pas de régime d’impunité en Méditerranée.

Fild : Vous avez révélé que l'un des suspects les plus recherchés par l’ONU faisait partie d’une délégation libyenne officielle qui a rencontré les autorités italiennes. Qui est-ce ?

Nello Scavo : Il s'agit de Abd al-Rahaman al-Milad, également connu sous le surnom de Bija (*). C'est un trafiquant d’êtres humains. Selon les Nations Unies, il aurait provoqué la noyade des dizaines de personnes et pratiqué la torture dans le camp de réfugiés libyens de Zawijah. Malgré les soupçons, en 2017, cet homme a effectivement participé à des réunions avec des responsables de ministères italiens, à Rome et au Centre d’assistance aux réfugiés de Mineo, en Calabre. Pourtant, quelques jours avant l’arrivée de Bija, le Centre des Hautes Études du ministère italien de la Défense avait publié une note selon laquelle cet homme était considéré comme l’un des principaux suspects de trafic international d’êtres humains et de pétrole. Plus tard, nous avons découvert qu’on essayait de faire croire que Bija était arrivé en Italie avec de faux documents. Mais ce n’était pas le cas. Donc, les autorités savaient de qui il s’agissait.


Fild : En plus de l’Italie, Malte est également au carrefour des routes de migrants au départ de l’Afrique du Nord. Quel rôle joue ce petit pays membre de l’Union européenne ?

Nello Scavo : Plusieurs enquêtes italiennes se sont intéressées à Malte. Les plus connues sont peut-être celles menées par les procureurs de Rome et de Gênes. Elles sont liées à une tragédie en mer ayant entraîné la mort de centaines de personnes. Les médias italiens ont baptisé cet épisode : « L’hécatombe du lundi de Pâques ». Les événements remontent à 2020 et se sont déroulés dans les eaux internationales, mais dans la zone SAR maltaise, non loin des eaux libyennes. Le parquet de La Valette a également ouvert une enquête contre le Premier ministre maltais. Ensuite, la procédure judiciaire a été archivée, mais ces recherches ont fait émerger des responsabilités de certaines personnalités institutionnelles du petit archipel. Comme je l’ai écrit à plusieurs reprises dans le quotidien Avvenire, il s’est avéré qu’à cette occasion, Malte a utilisé une flotte de « bateaux de pêche fantômes », battant pavillon de plusieurs pays, pour rejeter les migrants en dehors de ses zones de compétence. L’un de ces bateaux est arrivé dans le port de Gênes, où il a fait naître des soupçons auprès des autorités, à partir d’une série d’anomalies qui ont ensuite servi de base à l’ouverture des enquêtes.

Fild : Que nous apprennent ces enquêtes sur l’influence des mafias dans la gestion de l’immigration ?

Nello Scavo : En fait, les mafias sont très actives dans ce « secteur ». Parmi les différents procès dans lesquels le rôle du crime organisé a été mis en évidence, il y a celui sur le Centre d’accueil des demandeurs d’asile (C.A.R.E.) de la ville d’Isola-Capo-Rizzuto, en Calabre. Ce centre était géré par la section locale d’une Misericordia (Confrérie d’inspiration catholique d'aide aux personnes dans le besoin, ndlr) dirigée par le curé de la ville, le père Edoardo Scordio. Le procès de premier grade s’est achevé avec la condamnation du prêtre à une peine de 14 ans et demi de prison. L’enquête a pu démontrer que le C.A.R.E. était géré de façon mafieuse. En outre, on sait avec certitude que la Ndrangheta (la mafia calabraise, ndlr) a utilisé le centre d’accueil officiel pour gérer ses intérêts. Cependant, aucun lien direct entre les centres d’accueil des migrants et les trafiquants d’êtres humains n’a été démontré.

Fild : Une question se pose après l’attentat contre la basilique Notre-Dame de Nice, où un immigré clandestin tunisien a tué trois personnes le 29 octobre 2020. Comment est-il possible que ce terroriste ait traversé l’Italie sans être dérangé, après être arrivé à Lampedusa juste quelques semaines plus tôt ?

Nello Scavo : Pour ses débuts au mois de septembre, Franco Gabrielli - ancien chef de la police italienne et actuellement sous-secrétaire à la présidence du Conseil des Ministres, chargé des services secrets - a exclu qu’il y ait une organisation terroriste capable d'infiltrer, de façon stable, des miliciens djihadistes dans les flux migratoires. Tout simplement parce que la formation d’un combattant coûte cher aux organisations terroristes ; il est donc probable qu’elles ne souhaitent pas risquer de perdre leurs soldats. Ils pourraient mourir noyés ou être identifiés par les autorités européennes. Cela dit, je reste convaincu que parmi les migrants arrivés par la mer, il pourrait y avoir des terroristes d’origine syrienne. Le fait est que la Turquie de Recep Tayyip Erdoğan voulait « se débarrasser » des potentiels terroristes syriens en les envoyant en Libye. Ankara leur a promis un salaire et, à terme, l’obtention de la nationalité libyenne. Mais à Tripoli, on n’accepte pas la stratégie turque ; les foreign fighters syriens peuvent ainsi décider de monter dans un bateau à destination de l’Europe.

(*) Selon les recherches menées par Avvenire, en 2017, Abd al-Rahaman al-Milad, également connu sous le surnom de Bija, était commandant des garde-côtes du port de Zawiya. Il semblerait qu’il ait été brièvement emprisonné en Libye, mais le bureau du procureur de Tripoli l’a acquitté et libéré. Plus tard, il a été promu au rang de major, assumant également la tâche de la plate-forme pétrolière Zawiya. En outre, il semblerait que Bija se soit vu confier le contrat de rénovation de l’Académie navale de la Marine libyenne et la formation des nouveaux officiels. La réorganisation de la Marine de Tripoli a été financé par l’Italie et l’UE.

08/11/2021 - Toute reproduction interdite


Des migrants sont allongés à bord du navire de sauvetage Sea-Watch 3 bloqué à un mile du port de Lampedusa, en Italie, le 27 juin 2019.
© Guglielmo Mangiapane/Reuters
De Matteo Ghisalberti