Jean-Pierre Marongiu a été détenu de façon arbitraire au Qatar durant plus de quatre ans. Délaissé par l’Etat français pour d’obscures raisons, ce père de famille s’est retrouvé emprisonné avec des assassins, un cannibale, un émir de Daesh vivant entouré de sa garde rapprochée, mais aussi des membres de la famille royale appartenant à une branche dissidente. Avec « InQarcéré » (éditions Les Nouveaux Auteurs), Il publie un livre choc dans la lignée de Midnight Express, bourré de révélations sur l’émirat, qui démolit le mythe de l’eldorado qatari. Il a accepté de répondre à nos questions.  Propos recueillis par Emmanuel Razavi

Pourquoi avez-vous été emprisonné au Qatar ?

Tout étranger résident sur le sol Qatarien est sous sponsorship, autrement dit sous contrôle d'un ressortissant local. On appelle cela la Kefala. Le sponsor, le Kafil, se comporte en réalité comme un esclavagiste, autorisant ou pas la sortie du territoire et la libre circulation du résident étranger. Le kafil peut prélèver un montant à sa discrétion sur tout revenu du "sponsorisé ". Il autorise ou pas toutes transactions administratives, ouverture de compte bancaire, location de logement, de véhicule, etc... Il signe les sorties de territoire et les visas d'émigration. Si le résident fait venir sa famille au Qatar, celle-ci devient également la "propriété " du kafil.

Lorsqu'un étranger crée une société, un actionnaire majoritaire Qatarien est imposé par la loi. Sans que cet actionnaire ne soit dans l'obligation d'investir dans l'entreprise, il est dés la création détenteur de 51 % des parts. Dans mon cas, Qatar Petroleum, par l'intermédiaire d'une délégation dirigée par Sheikh Faisal bin Fahad bin Jassim Al Thani est venue me "harponner " à Londres lors d'une conférence sur le management. Je suis expert en management de projets "Oil and Gas" et reconnu internationalement. J'ai refusé. Lors d'une autre conférence à Rome, une délégation plus importante, toujours dirigée par Sheikh Faisal, cousin de l'Émir actuel du Qatar Sheikh Tamim, s'est faite plus pressante et a accepté mes conditions d'indépendance et d'éthique professionnelle. J'ai donc créé pour le Moyen Orient la société Pro and Sys, Project and Systems avec mes fonds personnels. La société a fonctionné durant six ans avec succès. CNN l’a même citée en exemple. Un jour, un cousin de Sheikh Faisal, Sheik Abdalah, accompagné de deux représentants du gouvernement Qatarien, est venu me proposer d'intégrer Pro&Sys dans leur groupe de société moyennant 1 riyal, soit quelques centimes d'euros, et de quitter le Qatar.

J'ai évidemment refusé, ayant investi personnellement 3 millions d'euros. Il s'agissait des économies de toute une vie.

Une semaine plus tard, les comptes de la société furent vidés par le sponsor, et 26 chèques rejetés par la banque. Au Qatar, la loi punit pénalement de 1 à 3 ans de prison chaque chèque sans provision. Je me suis débattu durant des mois pour limiter le montant supposément dû. C'est exsangue financièrement, et après avoir liquidé tous mes avoirs, que douze chèques, pour un montant de 300 000 euros, sont demeurés impayés. J'ai réussi à faire sortir ma famille du Qatar en soudoyant un officier de l'émigration. Après plus d'un an de procédure, plusieurs tentatives d'évasion du Qatar, j'ai été incarcéré le 13 Septembre 2013 pour une durée de 7 ans.

Vous avez fait un première tentative d’évasion. Parvenu au Bahreïn en canoë, quelle a été la réaction de l’ambassade de France à laquelle vous aviez demandé de l'aide?

En désespoir de cause, j'ai décidé de quitter le Qatar par la mer. Avec l'aide rémunérée d'une agence de sécurité Israélienne - en fait des mercenaires d'opérette - et en tenant au courant la consule de France au Qatar, Muriel Poireault, j'ai pris la mer en Kayak avec un mercenaire français.

Nous avons été recueillis par des pêcheurs bengalis qui nous ont laissé sur les ravages du Bahreïn.

Le consul de France au Bahreïn, Mr Minechetti informé par son homologue au Qatar a d'abord tergiversé pour m’établir un passeport ou une autorisation de sortie du territoire, puis m'a donné rendez-vous à l'aéroport de Manama pour m'aider à passer l'émigration. A l'heure dite, il m'a informé par téléphone que l'ambassadeur de France refusait qu'il vienne m'assister. Le consul m'a conseillé de me déclarer aux autorités Bahreïnies, m'affirmant qu'il viendrait le lendemain pour régler les formalités.

Le lendemain, j'ai été remis entre les mains des gardes cotés Qatariens. Je n'ai jamais revu ni eu de contact avec le consul de France au Bahreïn.

Pourquoi votre affaire était-elle si embarrassante pour les autorités françaises?

Je ne l’ai jamais su. J'ai été le président de l'union des Français à l'étranger pour la section Qatar durant plus de 5 ans. J'ai vu passer au Qatar et reçu la plupart des hommes politiques français. J'ai assisté à des tractations financières et politiques souvent difficiles à ... admettre. Les relations entre le Qatar et la France sont économiques et stratégiques. La participation du Qatar dans les grandes entreprises françaises et le patrimoine immobilier de la famille royale dans l'hexagone et à Paris particulièrement, rend tout conflit avec le Qatar extrêmement sensible. Dans mon cas, il fallait absolument me tenir à l'écart des médias. De plus les suspicions concernant un financement possible de partis politiques français et de groupe terroristes, dont on parlait beaucoup à l’époque, devait être particulièrement éludé durant cette période.

En Prison, vous avez croisé des combattants qataris de Daesh. Quelles étaient leur conditions de détention ? Pourquoi dites-vous qu’ils étaient des « invités» de l’émirat ?

Durant 20 jours, une délégation de l'État Islamique Daesh a occupé le même bloc que moi. Le bloc où se trouvait également emprisonné des membres de la famille royale. Ils ont littéralement pris procession du bloc et imposé leur loi aux prisonniers et à l'administration pénitentiaire. Ils avaient accès aux télécommunications et les portes du bloc leur étaient ouvertes. Ils étaient invités et non pas prisonniers. Cette délégation était constituée de Qataris de bonne famille qui revenaient de Syrie mais également de français, de belges et d’anglais. Il m’a été dit par des Sheikhs emprisonnés avec moi que le Qatar subventionne Daesh, et tous les autres organisations terroristes dans une optique de paiement pour sa sécurité intérieure.

Vous laissez entendre qu’un représentant de l’ambassade de France vous a demandé de faire du renseignement en prison sur ces combattants de Daesh. Pouvez-vous nous en dire davantage ?

C'est exact. Je ne suis pas autorisé à en dire davantage. J'ai, en dépit de l'indifférence du gouvernement français à mon égard, fait mon devoir de citoyen. Je suis fier d'avoir servi mon pays et d'avoir évité des drames sur le sol français.

Vous dites que Doha a été bombardé par l’Arabie saoudite durant votre détention. Pourtant personne n’en a parlé. Que s’est-il réellement passé?

C’était à l'issue d'une réunion entre l'émir du Qatar Sheikh Tamim et le prince Mohammed ben Salmane d'Arabie Saoudite. Sheikh Tamim a fait savoir par voie de presse que tous les problèmes entre le Qatar et ses assiégeants avaient été résolus à l'avantage du Qatar. MBS a immédiatement démenti et ordonné à Tamim de dire la vérité à son peuple. Un ultimatum a été lancé. Dans la nuit, un missile s'est écrasé sur la base militaire qui jouxte la prison centrale. Un mur entier d'une vingtaine de mètres s'est écroulé. Il s'en est suivi une débandade des gardiens qui ont fuit la prison en nous laissant dans la confusion la plus totale. Au matin, nous avons tenté de fuir par la brèche mais l'armée qatarienne nous attendait.

L’un de vos codétenus était un membre de la famille royale qatarie. De qui s’agi-il ? quel danger représente-t-il pour l’émirat ?

Lors de mes 5 années de détention, 4 ans et 9 mois pour être exact, j'ai rencontré en prison une vingtaine de membres de la famille royale incarcérés pour des raisons diverses. Problèmes financiers, drogues, rixes, meurtres... Tous appartenaient à la branche bin Ali de la famille régnante Al Thani. Sheikh Talal bin Abdulaziz Al Thani avec lequel j'ai eu des relations que l'on peut qualifier d'amicales durant 2 ans, est le cousin direct de Sheikh Tamim et dans l'ordre généalogique de succession au même rang que l'émir du Qatar.

Au même rang sur l'arbre généalogique, mais sur une branche différente. Sheikh Talal peut prétendre au trône en cas de renversement par l'Arabie Saoudite de la branche régnant actuellement…

Vous connaissez parfaitement le Qatar. Comment le voyez-vous évoluer dans un avenir proche ?

Il existe 2 scénarii. Le premier verrait Sheikh Tamim se soumettre et s'humilier publiquement auprès de Mohamed ben Salmane, le prince héritier saoudien. Dans ce cas, rien ne bougerait plus dans les années à venir dans le pays, les Etats-Unis pouvant alors tranquillement débuter leur guerre programmée contre l'Iran, sans se préoccuper d'un serpent sur ses bases arrières. Le deuxième scénario verrait l'Arabie Saoudite annexer le Qatar qui deviendrait une province du Royaume sous la gouvernance d'un ben Ali Al Thani, la branche dissidente. Les Etats-Unis pourraient de la même façon mener leur guerre contre l’Iran.

Avec le recul, que pensez-vous de la France, qui ferme les yeux sur les atteintes aux droits de l’Homme au Qatar ?

Je suis choqué et outré de l'attitude de la France vis-à-vis des dictatures de tout ordre sur la planète. Je sais que certains compromis sont nécessaires aux relations économiques. Cela étant, vendre des armes au Qatar en sachant pertinemment qu'elles seront utilisées pour tuer des soldats français au Sahel ou ailleurs est un acte de haute trahison. Je réclame que Monsieur Macron retire officiellement les décorations de tout ordre attribuées à des gens qui bafouent les droits de l'homme.

04/03/2019 - Toute reproduction interdite


Jean-Pierre Mariongiu
DR
De Emmanuel Razavi