Des manifestations des Gilets jaunes aux anti-pass, Michel Maffesoli, sociologue spécialiste des questions de société, professeur émérite à la Sorbonne et auteur de « L'ère des soulèvements » (éd. du Cerf, 2021) revient pour Fild sur les raisons d’une incompréhension grandissante entre l’« élite » dirigeante et le peuple.

Entretien conduit par Alixan Lavorel 

 

Fild : Des Gilets jaunes aux anti-pass, comment analysez-vous cet enchaînement de manifestations populaires ces dernières années en France ?

Michel Maffesoli : Selon moi, nous sommes en train de terminer notre époque « moderne » qui a commencé au XVIIème siècle avec le cartésianisme. L’idée que je défends est celle qu’à chaque fin d’époque il y a une déconnexion, un déphasage entre les élites et le peuple. Comprenez pour les « élites » ceux qui ont le pouvoir de dire et de faire, comme les politiques ou les journalistes. Ces « élites » restent sur les grandes valeurs de l’époque qui est en train de s’achever alors qu’il y a un grouillement du peuple qui, au-delà des partis et des syndicats, ne s’y reconnait plus. Quand le Sénat de la République romaine ne correspondait plus au peuple, il faisait sécession. Machiavel montrait comment il y a eu une division entre « la pensée du palais et la pensée de la place publique ». C’est ce que nous sommes en train de vivre en ce moment et dont la conséquence amène une fracture.

Fild : Cette fracture entre peuple et élite est-elle endémique à la France ?

Michel Maffesoli : En règle générale, il est intéressant d’observer tous les pays occidentaux. Il y a une faillite de l’occidentalisation du monde qui a marqué notre époque moderne. Ces manifestations de contestation se déroulent un peu partout dans le monde, pas seulement en France. On observe cela à Turin, Rome, Milan, Munich, Montréal, etc. Les Gilets jaunes en France n’ont été qu’une prémisse et ces mouvements sont amenés à se développer. Par le passé, il y a déjà eu une quantité de manifestations du même ordre montrant le début de ce décalage entre une élite et son peuple, du parti Pirate en France à Podemos en Espagne par exemple.

Fild : L’unité de la nation française est-elle réellement brisée ou ces manifestations sont-elles, finalement, l'œuvre d'une minorité que l'on entendrait plus que le reste de la population ?

Michel Maffesoli : Un des éléments qui est en gestation, c’est que l’on ne peut plus fonctionner sur la grande et belle idée de la République française « une et indivisible ». J’ai écrit il y a quelques années un livre intitulé « Le temps des tribus » où je montrais - avec ce terme provoquant - que ce à quoi nous allions être confrontés de plus en plus est de vivre avec des communautés diverses. On n’est plus dans la République « une et indivisible » mais dans une République mosaïque pleine de petites communautés. Le climat actuel ressemble à « une harmonie conflictuelle », c’est-à-dire une harmonie à partir des tensions, des conflits, des différences. En ce moment, entre pro et anti-vaccins ou pass sanitaire. Nous sommes à une période crépusculaire entre deux époques où l’on ne voit plus très clair.

Fild : La perception qu’ont les Français de la démocratie a-t-elle évolué ?

Michel Maffesoli : C’est difficile à entendre, mais nous assistons à la fin de l’idéal démocratique. Cette grande dame de la pensée qu’était Hannah Arendt montrait comment, au XIXème siècle, s’élaborait la démocratie. Le pouvoir serait un appel d’une représentation philosophique, d’un ensemble d’idées. Si j’arrive à vous convaincre que mes idées sont bonnes, alors il y a une représentation politique. Ce rapport s’établit donc entre représentation philosophique et politique. Actuellement, on se rend compte que cette caste politique au pouvoir n’a plus de conception générale. Il n’y a donc plus adhésion. Regardez l’abstention des dernières élections, notamment chez les plus jeunes générations.

Il faut aussi écouter les gens qui parlent de « mensonges » très fréquemment. Que ce soit ceux des politiques ou des journalistes « mainstream ». Cela illustre que le peuple ne se reconnait plus dans le pouvoir et qu’il est en train de chercher d’autres formes d’expression, comme les manifestations, pour se faire entendre.

Fild : Sommes-nous prêts à accepter, aujourd’hui, plus facilement les restrictions de nos libertés qu’autrefois ?

Michel Maffesoli : Oui, c’est vrai. La Boétie a écrit un livre qui s’appelle « De la servitude volontaire », dont le titre est assez frappant et qui traduit le fait que dans certains moments, comme celui que nous sommes en train de vivre aujourd’hui, il y a une servitude volontaire, une soumission. Une bonne partie de la population est dans cette optique-là aujourd’hui. Ce que montre bien l’auteur, c’est qu’il y a cette servitude volontaire et en même temps il y a ce quant-à-soi, ce double jeu d’une population qui s’exprime et qui continuera à le faire de plus en plus dans divers soulèvements ou manifestations.

Fild : Quelles seraient les solutions à apporter pour renouer le lien avec « les élites » du pays ?

Michel Maffesoli : Il est compliqué de répondre à cette question car mon métier ne fait pas de moi un prophète et les solutions doivent venir du monde politique, pas d’un sociologue. Le trio de la modernité était « individualisme, rationalisme et progressisme ». C’est avec ces principes que toutes nos grandes institutions se sont formées au XIXème siècle. L’élite actuelle continue sur ce modèle alors que, personnellement, je vois un nouveau trépied en gestation. Remplacer le « je » pour le « nous », l’individualisme par la communauté. Non plus le simple rationalisme mais regarder l’importance de l’émotionnel, l’affect, la passion. Et non plus le progressisme, c’est-à-dire la société parfaite à venir, mais vivre au présent. Les jeunes générations vivent déjà sur ce modèle-là : le « nous », l’émotion et le présent. Mon hypothèse est de dire que nous voulons une société « communielle » où l’on communie avec l’autre. Plutôt que de s’éloigner, par le couvre-feu le masque ou les gestes barrières, le côté « vivre et être avec » va prédominer dans notre société. On est en train de rentrer dans cette période de « postmodernité », de mutation, et il est très important de remarquer que les jeunes générations ne se reconnaissent plus dans les grandes valeurs officielles. Ce sont ces générations qui feront la société de demain.

13/08/2021 - Toute reproduction interdite


Michel Maffesoli
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