Michel Lecomte est le créateur de la plateforme internet française SmartRezo, alternative aux GAFAM (Google, Apple, FaceBook, Amazon et Microsoft), qui rencontre un énorme succès. Il explique comment ces derniers ont transformé le citoyen en consommateur, et mis à mal le système démocratique via le contrôle de nos données personnelles. Pour lui, aucun doute : les professionnels français du numérique doivent se grouper et faire face. Propos recueillis par Peggy Porquet

De quelle façon les GAFAM s'imposent – ils en Europe ?

Les GAFAM ont cannibalisé l’Internet et même s’ils sont concurrents, ils « chassent bien en meute ». Ils ont su apporter de remarquables outils numériques au service de tous, et il faut reconnaitre qu’ils ont contribué à l’essor du numérique, à tel point que tous les organismes de formation utilisent et promotionnent leurs outils de communication. Leurs stratégies ont toujours été de toucher le plus grand nombre, leurs cibles n’étant pas les professionnels, mais bien les internautes/consommateurs. Les professionnels, qu’ils soient entreprises, associations, médias et institutionnels sont en réalité devenus leurs commerciaux. Les professionnels du numérique et de la communication conseillent à leurs clients de mettre des balises Google analytics sur tous les sites afin de pouvoir suivre et analyser la fréquentation et ainsi pouvoir adapter la meilleure stratégie commerciale… Ces mêmes spécialistes vous conseillent d’ouvrir des pages sur Facebook, Linkedin, Twitter… Car c’est là que tous les prospects ou clients se trouvent. Ils vous conseillent également d’avoir un maximum de Followers car c’est la clé de votre communication, ce qui semble logique. Seulement voilà, ces spécialistes ne maîtrisent pas les GAFAM et surtout leurs algorithmes qui, eux, ne permettent pas de toucher tous vos Followers, bien au contraire. Mais personne ne vérifie, ne serait-ce qu’avec les outils de Google analytics, combien de clics en provenance d’un lien partagé sur Facebook arrivent sur le site internet du professionnel. En réalité ces balises introduites sur chaque site permettent avant tout de suivre et tracer chaque internaute/consommateur/citoyen et ses données de navigation vont être exploitées par les GAFAM pour influencer l’internaute. Ces balises sont partout, y compris dans les smartphones qui représentent aujourd’hui un peu plus de 65% des connexions sur internet. Les GAFA se revendent nos données de navigation et bien sûr, Facebook en est le principal bénéficiaire car il connait chacun d’entre nous, et peut revendre très cher aux annonceurs et surtout à Amazon l’espace publicitaire sur notre profil de membre. Qui n’a pas vu sur ses murs d’accueil des réseaux sociaux, qu’il utilise de la publicité ciblée correspondant à ses navigations sur des sites marchands voire correspondants à des achats faits dans des commerces ? Aucun professionnel ne peut affirmer faire des milliers voire des millions de contrats grâce aux réseaux sociaux, alors que les GAFAM touchent bien chaque membre des réseaux sociaux de façon individuelle et ciblée. Tant que les acteurs institutionnels, médias, entreprises et associations utiliseront les réseaux des GAFAM, ils participeront au maintien des internautes/consommateurs/citoyens sur ces réseaux en leur donnant bien la puissance commerciale, mais aussi les moyens de manipuler les populations et d’influer ainsi sur les démocraties.

Quels sont vos conseils pour échapper à la surveillance des GAFAM ?

La première chose à faire est d’empêcher les GAFAM d’exploiter les données de navigation. Il faut impérativement être conscient que les données les plus importantes sont bien celles qui leur permettent de prospérer (je parle bien de l’exploitation à des fins économiques et non pas les adresses ou datas que les entreprises enregistrent sur leur site). Ces données, les GAFAM les possèdent déjà car ils ont votre numéro de téléphone, vos coordonnées personnelles, vos préférences culturelles, gastronomiques, vos passions… Ils connaissent tout de vous, et comme ils s’échangent vos données, la seule solution est que nous, acteurs du numérique, agissions ensemble afin de protéger les internautes, car eux ce sont bien les cibles et donc les victimes. Il faut limiter au maximum les possibilités de tracer et profiler les internautes et, pour ce faire, Smartrezo propose à tous les acteurs de changer leurs usages d’internet. Par exemple, additionner à leurs pages de site, des pages en sous-domaine hébergées par Smartrezo, car sur ces pages Smartrezo ne positionne aucune balise Google et pas plus de Médiamétrie. Google ne pourra pas savoir quel contenu l’internaute a regardé, et donc Facebook ne saura pas quel produit Amazon pourra lui proposer en navigant sur le réseau social. Mais attention, ce ne sera pas suffisant, car les navigateurs de Google et Apple (auquel on peut rajouter Microsoft) permettent également le traçage et le profilage des internautes.

Comment est née votre plateforme SmartRezo ?

Après une carrière d’industriel, j’ai créé en 2007 un média numérique très axé sur des reportages vidéo. A la même période, les réseaux sociaux et surtout Facebook, commençaient à prendre une place importante dans le nouveau monde du numérique. Très vite, je me suis aperçu que Facebook était en fait un véritable média qui savait exploiter le travail des autres pour fixer les auditeurs sur sa plateforme. Facebook donnant la possibilité aux institutionnels et aux acteurs économiques de publier eux-mêmes leurs contenus, j’ai rapidement compris que la survie des médias était en jeu. J’ai donc décidé en mai 2015 d’arrêter le média numérique afin de créer une alternative aux réseaux sociaux des GAFAM et plus particulièrement Facebook. Je ne suis pas qu’un chef d’entreprise, je suis également un citoyen. Et dressant le constat que ces GAFAM étaient en train de prendre en main notre avenir et surtout notre Démocratie, j’ai décidé de créer une plateforme numérique collaborative très sécurisée.

Pourquoi avoir créé une plateforme ancrée sur les territoires ?

Le numérique est une bonne chose, mais celui des GAFAM éloigne encore plus les citoyens de leur proximité. Pour moi le numérique doit être adapté aux territoires et à ses habitants. Non le contraire. Les territoires ne pourront survivre que si les acteurs économiques et associatifs survivent. Mais il n’y a pas d’autres solutions pour eux que de réussir à communiquer avec la population. L’humain doit passer en premier et c’est pour cette raison que Smartrezo a confié l’animation du réseau social à l’assoTvLocale qui créé dans chaque territoire des délégations gérées et animées par les acteurs économiques et associatifs du territoire. Smartrezo permet de fédérer et de mutualiser les richesses de chaque territoire en leur donnant de la visibilité, et en leur permettant de rayonner jusqu’au national, voire à l’international si besoin. Un exemple : les associations culturelles ou sportives permettent le lien social, ces associations en grande difficulté financière avec la baisse des subventions ne survivent que grâce aux dons des acteurs économiques locaux. Imaginez que ces acteurs économiques disparaissent comme c’est le cas pour bon nombre de communes en ruralité. Comment ces associations vont-elles survivre ?

Pouvez-vous nous décrire votre concept du numérique intégratif et quels en sont les avantages pour l'économie locale ?

La démarche pour un numérique intégratif que Smartrezo va développer avec l’aide de l’assoTvLocale dans chaque territoire, est destinée aux citoyens/consommateurs qui utilisent le numérique quotidiennement, sans pour autant le comprendre. Le numérique s’est imposé aux citoyens et il n’est en aucun cas adapté à l’humain, bien au contraire. C’est en fait à l’humain de s’adapter au numérique. Le principal souci, c’est que les principaux outils numériques ont tous été développé sous forme de jeux vidéo, d’applications. Aujourd’hui l’IA arrive à grande vitesse, et ainsi les utilisateurs/consommateurs n’ont pas besoin de connaitre l’informatique. Tout a été fait pour que de façon intuitive, ils sachent utiliser les logiciels proposés. Ils sont incapables d’utiliser les logiciels de base proposés par Office, ils sont même incapables de remplir un document CERFA alors que bientôt, il n’y aura plus d’autre solution pour remplir ses déclarations.

Au travers des Tiers-Lieux dans lesquels l’assoTvLocale interviendra, nous allons créer des ateliers pour ceux qui sont réellement les oubliés du numérique, nous allons les intégrer car c’est le rôle premier d’un réseau social comme Smartrezo. Des ateliers où les citoyens mais aussi des responsables de TPE et PME vont apprendre :

- A se servir d’un ordinateur ou d’un smartphone en sécurité

- Apprendre à se servir des logiciels basiques tel que texte et tableur

- Apprendre à se méfier des dangers d’internet

- Maîtriser l’information que l’on reçoit et détecter des Fakenews

- Analyser les conséquences des achats sur Internet

- Droits et devoirs numériques

- Apprendre à communiquer à son échelle

- Réflexion autour des dangers démocratiques

L'imposition d'une taxe sur les GAFAM est – elle suffisante pour contrer leur hégémonie ?

L’imposition d’une taxe, voire les forcer à payer un impôt sur leur C.A. ne changera rien et pour Amazon, on connait déjà sa réponse, il répercutera ces taxes sur les prix de vente. La seule manière de combattre leur hégémonie est de contrer leur stratégie à la base, à savoir réussir à moins exposer les internautes/consommateurs/citoyens aux publicités ciblées qui leurs sont proposées lorsqu’ils vont sur Internet. On peut réussir à limiter le traçage et le profilage des données de navigation, mais nous n’y arriverons jamais à 100% à cause des navigateurs. En revanche, si les institutionnels, les acteurs économiques et associatifs délaissent progressivement les GAFAM et privilégient leur communication sur Smartrezo, alors le public adoptera automatiquement ce média collaboratif où ils seront certains de trouver les vraies informations des territoires, sans fakenews, sans propos haineux, et surtout sans publicités provenant des GAFAM.

Faut – il craindre l'expansion des BATX en Europe ?

Les BATX sont déjà en Europe et je ne vois pas pourquoi ils seraient plus dangereux et nuisibles que les GAFAM. Pour moi, avoir son Cloud sur des serveurs de Huawei n’ai pas plus dangereux que ceux d’Amazon ou de Microsoft… Pour ce qui est du commerce, aujourd’hui la majorité des produits achetés sur Amazon sont vendus par des sociétés qui achètent chez Alibaba. Le déploiement de la 5G est probablement le Cheval de Troie pour les BATX qui s’ajoutera à l’existant des GAFAM, mais sommes-nous capables d’attendre 2 ou 3 années, le temps nécessaire pour que le très haut débit soit déployé dans tous les territoires ? Pouvons-nous pénaliser les BATX alors que nous avons tout accordé aux GAFAM ? La sagesse le voudrait… Surtout si réellement nous mettons tout en œuvre pour contrer les outils stratégiques des GAFAM…

Face à la compétition entre GAFAM et BATX, y-a-t-il encore une place pour les entreprises Européennes ?

Oui, je le pense. Il y a même une très grande opportunité aujourd’hui, car les nuisances des GAFAM et des BATX impactent l’ensemble des pays Européens, et bien au-delà. Mais pour que les entreprises européennes y parviennent, il va nous falloir chasser en meute, car face aux GAFAM et aux BATX, nous n’arriverons à rien si nous ne sommes pas unis. Nous devons jouer la complémentarité avec pour but final de changer les usages des consommateurs. Nous devons avant tout changer les usages des acteurs économiques et en premier des institutionnels qui doivent montrer l’exemple. Pour faire face, nous devons tous promouvoir nos technologies françaises et européennes, mais en sachant expliquer et donc toucher les consommateurs. Il est indispensable de les attirer sur une plateforme européenne afin de moins les exposer aux technologies proposées par les GAFAM et les BATX. Mais nous, en tant qu’entreprises et médias ne saurons pas parler du numérique et des technologies aux consommateurs, nos combats seront vains. J’en reviens bien au numérique Intégratif qui doit impérativement être développé auprès des consommateurs. A notre niveau nous essayons de mettre en place une complémentarité avec le moteur de recherche français Qwant qui, même s’il n’a pas encore terminé son développement, - comme nous d’ailleurs -, est bien dans la même éthique que Smartrezo. Qwant ne profile pas et n’exploite donc pas les données de ses utilisateurs, en revanche les résultats qu’ils proposent sont automatiquement des sites internet qui contiennent des balises de traçage de Google et autres. Si les acteurs institutionnels et économiques adoptent les outils de de communication de Smartrezo, alors les résultats que Qwant affichera seront garantis sans profilage et traçage et alors nous impacterons ensemble le vrai modèle économique des GAFAM.

09/10/2019 - Toute reproduction interdite


Michel Lecomte
DR
De Peggy Porquet