Santé | 7 janvier 2021

Michaël Peyromaure : « On va massacrer un pays pour sauver 10 000, 20 000 ou 30 000 vies »

De Fild Fildmedia
5 min


Le Professeur Michaël Peyromaure est le chef du service d’urologie à l’hôpital Cochin à Paris. Fortement critiqué après une prise de parole à la télévision, il expose une vision différente de celle véhiculée par les autorités de santé et le gouvernement.              

                                                     Entretien conduit par Marie Corcelle.


Fild : Lors de votre intervention en novembre sur CNews, vous avez déclaré « On va massacrer un pays pour sauver 10000, 20000 ou 30 000 vies ». Que pensez-vous des mesures prises par le gouvernement en tant que médecin ?
        

Michaël Peyromaure  : Je les trouve disproportionnées, d’où cette phrase. Elle fait référence au second confinement dans lequel nous nous nous sommes trouvés. Je crains que ces confinements répétés ne fassent plus de mal que de bien. En fait, le chiffre avancé de « 10 000, 20 000 ou 30 000 » correspond aux vies hypothétiquement sauvées par le confinement. Je les mets en balance avec les dégâts économiques et sociaux que le confinement va produire avec certitude.  C’était le sens de cette phrase, qui a souvent été mal comprise.        
Je ne suis pas à la tête de l’exécutif, il est difficile de se mettre à la place d’un décideur politique.  Mais je désapprouve que l’on ait mis en place un confinement si dur. Il me semble que d’autres solutions sont envisageables. Je regrette que des mesures efficaces n’aient pas été prises plus tôt, ce qui nous a conduit in fine au confinement. On voit bien que dans d’autres pays la situation est meilleure, grâce à l’efficience des décisions comme une fermeture des frontières, un dépistage dans les collectivités avec un isolement strict des personnes atteintes.

 

Fild : Vous êtes l’un des rares médecins à avoir cette opinion. Comment expliquez-vous une si grande divergence des avis au sein du milieu médical ?   

Michaël Peyromaure : Je pense que ma position est minoritaire, non seulement au sein de la société en général, mais encore plus chez les médecins. Ceux qui sont interrogés sont soit des réanimateurs, soit des épidémiologistes ou des infectiologues qui voient à juste titre que cette épidémie est plus grave que les grippes classiques. Ils observent la crise du coronavirus par le prisme de leur spécialité, et je le comprends parfaitement. Moi qui suis un médecin non-spécialisé sur ces sujets, j’essaye modestement d’avoir du recul et de voir ce qui va se produire dans les années à venir, à savoir les dégâts collatéraux des mesures sanitaires elles-mêmes. L’OMS a définit la santé de manière très simple, à savoir « un état de complet bien-être, physique, mental et social ». La santé ne se résume pas à l’absence de maladie. J’essaye donc de mettre en perspective tout ça et d’avoir une vision plus globale.

En France, il y a plus de 600 000 morts par an, toutes causes confondues. Le nombre de morts que l’on déplore à cause de cette épidémie n’est pas du tout négligeable, je ne cherche pas à minimiser. Il faut toutefois relativiser, cela correspond à un dixième seulement des morts d’une année normale. 

Quand vous attrapez ce virus, vous avez moins d’un 1% de risque d’en mourir. Je trouve donc tout cela complètement disproportionné, et pas qu’en France. Le monde a perdu la raison avec cette épidémie. On va plonger beaucoup de pays dans une situation de misère et d’aggravation des inégalités. Certes la situation est grave, mais elle ne l’est pas au point de plonger des populations entières dans la précarité. Quand on écoute les autorités ou les informations, on a l’impression d’être en train d’enjamber les morts sur le trottoir ! Ce n’est quand même pas la peste ou la grippe espagnole !

Fild : Pensez-vous qu’il y a encore un risque de voir les services de réanimation saturés ?            

Michaël Peyromaure : Il apparait de plus en plus dans le discours officiel que la justification principale du confinement, c’est d’éviter une saturation des hôpitaux. C’est la raison invoquée par les autorités, et je peux la comprendre. Mais si le problème est vraiment celui-ci, pourquoi n’a-t-on pas fait d’efforts pour augmenter les capacités hospitalières ? À l’hôpital, on n’a absolument pas augmenté les capacités en lit de réanimation entre la première et la deuxième vague. Et on a confiné partout, alors qu’il y avait des régions avec beaucoup moins de patients en réanimation, et surtout on n’a pas mis assez à contribution les établissements privés. Il aurait été possible que les ARS (Agences Régionales de Santé) répartissent les admissions en réanimation en mobilisant davantage le privé et les régions moins affectées par l’épidémie. Les services concernés auraient moins été en tension. Avant de confiner le pays dans son ensemble, la moindre des choses aurait été de s’assurer que l’ensemble du système était saturé. Or certains établissements débordaient de patients atteints du Covid, alors que d’autres, pourtant géographiquement très proches, restaient vides.

Lorsque  l’on va au fond des choses, la réalité est  plus complexe car il y a d’un côté le sujet des lits de réanimation, et de l’autre celui des lits dits de « soins critiques ». Ces derniers sont des lits d’unité de soins intensifs et de soins continus, qui peuvent faire office de lit de réanimation. Ils ont été largement mis à contribution lors de la première vague dans les régions tendues. Or le problème n’était pas tant celui de la saturation des lits que du personnel. Lorsque l’on veut bien regarder la vérité jusqu’au bout, on constate que les services de réanimation n’ont pas changé leurs normes de fonctionnement alors que nous vivions une crise sanitaire majeure. Ils ont continué à fonctionner en consommant toujours autant de personnel, et même plus. Personne n’ose le dire, mais dans les faits on ne s’est pas vraiment donné les moyens d’augmenter les capacités de réanimation : on a utilisé plus de personnel par patient  - ce qui bloqué l’ouverture de certains lits et entravé tous les autres soins non-Covid - alors qu’il aurait fallu faire l’inverse puisqu’il y avait plus de malades. Cet effort de fonctionnement « dégradé » est fait par d’autres disciplines, notamment les services de chirurgie qui ont arrêté depuis longtemps de faire systématiquement appel à des instrumentistes au bloc opératoire. Si le critère déterminant le confinement est le taux d’occupation des réanimations, et bien il faut se débrouiller pour en augmenter les capacités, quitte à alléger les procédures et utiliser moins de personnel. A situation exceptionnelle, réponse exceptionnelle.


Fild : Vous avez écrit un livre « Hôpital, ce qu’on ne vous a jamais dit », où vous dénoncez les dysfonctionnements de l’hôpital public et sa bureaucratisation. Pensez-vous que la détérioration de la situation de l’hôpital public a joué un rôle dans la crise du Covid ?


Michaël Peyromaure  : Oui et non. Oui, car l’hôpital est fragilisé depuis longtemps par un manque d’investissement et une organisation kafkaïenne. Cette épidémie a d’ailleurs mis en lumière le manque de lits et de personnel soignant. Mieux armé, l’hôpital aurait sans doute encore mieux réussi. À l’épreuve du feu, l’hôpital a finalement retrouvé sa raison d’être, il a récupéré temporairement son âme. Il est redevenu un lieu d’entraide, focalisé sur les soins apportés aux patients, mettant de côté toutes les procédures absurdes qui le plombent. Les médecins ont repris les commandes, notamment les réanimateurs, et l’administration a suivi en donnant les moyens. C’est grâce à l’efficacité et au dévouement des soignants que l’on a su faire face à la crise. Si l’on avait attendu que nos gestionnaires organisent la prise en charge des malades, cela se serait certainement passé autrement !

 

30/12/2020 - Toute reproduction interdite

 


Des propriétaires de restaurants, cafés, bars et boîtes de nuit participent à une manifestation pour protester contre les mesures de fermeture prises par le gouvernement à Paris, le 14 décembre 2020.
Charles Platiau/Reuters
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