Mezri Haddad* est philosophe, ancien ambassadeur de Tunisie à l’Unesco et écrivain. Ce brillant intellectuel dirige le Centre International de Géopolitique et de Prospective Analytique (CIGPA). Spécialiste du monde arabe, il est l’une des voix qui incarnent l’Orient des Lumières. Depuis de nombreuses années, il combat, avec force et un discours qui dénote, l’islamisme. Il est d’ailleurs l’auteur d’un livre publié en France et en Tunisie en janvier 2011, La Face cachée de la révolution tunisienne. Islamisme et Occident : une alliance à haut risque, dans lequel il avait prédit - bien avant les élections tunisiennes et égyptiennes - le triomphe des Frères musulmans aussi bien en Tunisie que dans l’ensemble des pays déstabilisés par le printemps arabe. De même qu’il avait prédit une vague d’attentats islamistes en Occident et particulièrement en France.

Pour Fildmedia, il dresse le bilan des printemps arabes, de la situation actuelle en Tunisie, en Syrie et en Libye. Il revient aussi, avec des propos forts, sur la menace que représente le président turc Erdogan pour l’Europe.

Entretien conduit par Emmanuel Razavi

 

Fild : Concrètement, quel bilan tirez-vous des printemps arabes, en Tunisie bien sûr, mais aussi en Libye et en Syrie ?

Mezri Haddad : Permettez-moi d’abord de rappeler que ce bilan du printemps arabe, je l’avais anticipé dès 2011, au moment où les « rues arabes », comme ils disent, étaient en pleine hystérie pseudo-révolutionnaire et que les élites politiques, intellectuelles et médiatiques françaises flattaient ces révolutions fallacieusement qualifiées de printemps arabe et de libératrices. À l’exception des révolutions nationalistes menées contre le colonialisme, je n’en reconnais aucune autre. J’étais en effet l’un des rares à l’époque, peut-être bien le seul en janvier 2011, à dénoncer cet enthousiasme occidental pour ces soulèvements populaires et à alerter mes compatriotes sur leur lendemain inexorablement islamiste. Ce même islamisme qui a frappé la France en 2015 et plusieurs fois depuis.

Je vais commencer par la Tunisie, le pays qui a servi de mèche à la poudrière arabe. En 10 ans de pouvoir islamo-gauchiste, mon pays est aujourd’hui économiquement ruiné, socialement éclaté, diplomatiquement marginalisé, politiquement rabaissé et médiatiquement abruti. Mais en ces 10 ans de démantèlement de l’État, de destruction de l’économie, de pillage et de corruption, de clochardisation politique et parlementaire, d’anarchie et même d’ensauvagement social, d’insécurité et de criminalité, d’appauvrissement de la société…Le désenchantement populaire a fini par gagner toutes les strates sociales et il s’est massivement exprimé lorsque des milliers de Tunisiens ont manifesté le 25 juillet dernier, lorsque le président Kaïs Saïed a finalement décidé de mettre un terme à cette décadence.

Il ne reste plus rien des acquis de Bourguiba, notamment l’éducation et le souverainisme, et de ceux de Ben Ali, la sécurité et la prospérité économique. Avant ce que j’ai appelé en 2011 le coup d’État islamo-atlantiste, mon pays exportait des ingénieurs, des médecins et autres compétences ; depuis, on exporte de pauvres candidats au suicide en Méditerranée et des raclures terroristes. Et dire que j’entends encore aujourd’hui certains printologues et certains jésuites des droits-de-l ’homme parler de la Tunisie comme « le seul pays qui aurait réussi son printemps arabe » ! Ce refrain hypocrite ne trompe plus personne et ne résonne plus comme une symphonie radieuse mais comme un requiem. Mes compatriotes eux-mêmes n’y croient plus.

Pour la Libye, je ne vous apprendrai rien en vous disant que c’est la pagaille en attendant probablement la guerre civile. De fait, le pays est divisé en deux, voire en trois. Peuple fier, digne et riche sous le pouvoir de Kadhafi, les Libyens sont aujourd’hui pauvres, nécessiteux et résignés. Ils n’ont plus d’État central et leurs richesses -pas seulement le pétrole- sont pillées par les prévaricateurs Américains et Européens que vous savez. La Libye est une concentration impressionnante de trafiquants, de mercenaires et de djihadistes multinationaux en pleine restructuration. Une passoire aussi pour les milliers d’Africains candidats à l’eldorado européen. Nicolas Sarkozy et son mégaphone « philosophique » Bernard-Henri Lévy doivent être satisfaits de ce résultat chaotique. Je sais que le tribunal pénal international n’est pas fait pour eux mais exclusivement pour les Africains et les Arabes, mais je sais aussi qu’ils ont déjà été condamnés par le Tribunal de l’Histoire. Si Khalifa Haftar ou Seif Kadhafi, dont on a arbitrairement rejeté la candidature, sont portés au pouvoir, la Libye pourrait renaitre de ces cendres, sortir de ce « creative chaos » comme dirait Condoleezza Rice, et se reconstruire dans son unité nationale et territoriale.

Au sujet de la Syrie, autre pays que j’ai soutenu dès 2011, le pire est désormais derrière elle. La muraille de Damas a résisté à la conspiration du Grand-Moyen-Orient, ce projet stratégique des Bush père et fils, repris, revu et exécuté par Barack Hussein Obama. Si le printemps dit tunisien s’est déroulé sous le mode du Soft power, le printemps dit syrien s’est déployé sous le mode du Hard power, comme d’ailleurs pour la Libye. La Syrie a subi l’une des guerres les plus abominables et les plus crapuleuses de l’Histoire. Une guerre autorisée par le président américain et principalement exécutée par le Qatar, la Turquie, le Royaume-Uni et la France, via leurs mercenaires offshore et leurs djihadistes transnationaux venus des quatre coins du monde : des Tchétchènes, des Saoudiens, des Bosniaques, des Caucasiens, des Afghans, des Jordaniens, des Algériens, des Marocains, des Belges, des Allemands, des Français, des Britanniques…(total des « Européens 5000) et, bien évidement les plus nombreux, officiellement 6000 mais ils étaient en réalité et selon les sources syriennes, près de 10 000 terroristes venus prêter main forte à Al-Qaïda, à Daech et Al-Nosra, qui « faisait du bon boulot en Syrie », selon l’expression inoubliable du très sage Laurent Fabius. Son président, tout aussi sage et socialiste que lui, François Hollande, voulait être plus royaliste que le roi. Il regrettait que les États-Unis n’aient pas été suffisamment interventionnistes, particulièrement après la manipulation ultime des Qataris : la fumisterie des armes chimiques qu’auraient employé le président syrien. On couvre toujours les guerres les plus sales et les plus illégitimes d’une cire morale et même humaniste. En l’occurrence, sauver le peuple syrien d’un génocide, qui rappelle évidemment le mythe politico-médiatique du « bain de sang à Benghazi ».

Fild : N’êtes-vous pas trop sévère avec la France ?

Mezri Haddad : Ma sévérité exprime ma désolation et mon indignation, qui sont à la hauteur des crimes de guerre et même des crimes contre l’humanité commis en Syrie comme d’ailleurs en Libye. Je ne suis pas sévère avec la France, nation et pays que j’ai toujours admirés et vis-à-vis desquels je suis redevable à bien des égards. Non point d’avoir profité de ses allocations sociales ou autres, comme cela se dit des Arabes et des musulmans en ces temps de populisme généralisé et de racisme banalisé, mais d’y avoir été réfugié politique et surtout d’avoir pu accéder à sa prestigieuse université de la Sorbonne.

Je suis sévère avec ses anciens hauts dirigeants qui étaient au pouvoir et qui ont contribué à la quasi-implosion de la France à l’intérieur et à son abaissement dans le monde. Lorsqu’on met sa main dans la main d’Al-Qaïda et d’Al-Nosra, on ne mérite aucun égard. Lorsqu’on réduit cette grande France à une subordonnée bien servile du Qatar, on ne mérite aucune considération. Lorsqu’on participe à la destruction de deux pays arabes au risque d’un retour du bâton terroriste et migratoire sur son propre sol et au prix de la sécurité et de la vie de ses propres concitoyens, on ne mérite aucun respect. Et je ne suis pas le seul à le penser et à le dire.

Fild : Oui mais la France, comme les autres puissances occidentales, a des intérêts dans ces pays où elle a combattu Daech !

Mezri Haddad : Malgré ma tunisianité, je n’ai pas la même conception de l’intérêt ou de la raison d’État que se font certains Français. Je le dis depuis 2011, la France n’avait strictement aucun intérêt à faire la guerre, directement en Libye ou via des mercenaires en Syrie. Ou, si l’on suppose la « bonne foi » de ses dirigeants et leurs « meilleures intentions », ces intérêts étaient vraiment à courte vue. L’intérêt suprême et vital de la France c’est de protéger les Français. Or, ces deux conflits dans lesquelles elle s’était engagée ont eu pour effets immédiats et conséquences automatiques deux fléaux : la vague terroriste et l’invasion migratoire.

Quant au combat de la France contre Daech - mieux vaut tard que jamais -, je ne peux que l’applaudir, même s’il a été mené au sein d’une coalition dite internationale. Je pense et je sais que si Daech est tombée et je ne dis pas totalement éradiquée, c’est d’abord grâce aux combats héroïques de l’armée syrienne, de la résistance tout aussi héroïque du peuple syrien, et du soutien considérable de la Russie. Les deux véritables héros de cette guerre de la barbarie contre la civilisation sont Bachar Al-Assad et Vladimir Poutine, dont les noms marqueront l’Histoire.

Laissez-moi vous rappeler en outre ces propos courageux, honnêtes et je l’espère stratégiques qu’Emmanuel Macron a tenu dans Le Figaro, le 21 juin 2017 et que je cite textuellement : « la France a eu tort de faire la guerre en Libye de cette manière. Quel fut le résultat de ces interventions ? Des États faillis dans lesquels prospèrent les groupes terroristes. Je ne veux pas de cela en Syrie ». Laissez-moi vous rappeler cette autre déclaration, 8 mois plus tard, dans le Journal du Dimanche, le 2 février 2018 : « L’Europe, les États-Unis et quelques autres [ont] une responsabilité dans la situation actuelle en Libye […] Je n’oublie pas que plusieurs ont décidé qu’il fallait en finir avec le dirigeant libyen sans qu’il y ait pour autant de projet pour la suite[…] Quoi qu’on pense d’un dirigeant, [cette responsabilité a consisté] à imaginer qu’on pouvait se substituer à la souveraineté d’un peuple pour décider de son futur. [...] Nous avons collectivement plongé la Libye depuis ces années dans l’anomie sans pouvoir régler la situation ».

Fild : Que pensez-vous précisément du retour en grâce de la Syrie au sein de plusieurs instances internationales ? Est-ce la victoire de Bahar Al-Assad ?

Mezri Haddad : La Syrie, gouvernants et gouvernés, armée et société civile, élite et peuple, a héroïquement résisté à cette guerre mondiale qui lui a été livrée. Une guerre de l’obscurantisme contre la laïcité, du souverainisme contre le néocolonialisme, de l’arabisme contre l’islamisme. Dans cette guerre de la barbarie contre la civilisation, la France « démocratique » et civilisée était hélas du côté de la barbarie et la Russie « autoritaire » était du côté de la civilisation ! Bachar, accusé de tous les péchés d’Israël, est toujours là, et pour longtemps au grand dam des philosophes imposteurs et des présidents guerriers. L’heure est à la reconstruction du pays, à la guérison d’une société meurtrie par une décennie noire et tragique, et au retour de la Syrie sur la scène mondiale. Elle sera d’ailleurs présente au prochain Sommet de la Ligue arabe, en mars 2022 à Alger. Cette Ligue arabe qui a été la première à la lâcher en 2011 sous les injonctions du tristement célèbre Hamad Bin Jassim ! Personnellement, j’attends depuis longtemps le rétablissement des relations diplomatiques entre mon pays et la Syrie et je m’interroge vraiment pourquoi les autorités tunisiennes trainent encore les pieds. J’attends même que la Tunisie s’excuse auprès du peuple syrien, qui a été martyrisé par 10 000 raclures terroristes expédiées au djihad par le Frère musulman Rached Ghannouchi et son larbin droit-de-l’hommiste Moncef Marzouki.

Fild : À ce sujet, la Tunisie a émis un mandat d'amener international contre l'ancien président de la République tunisienne, Moncef Marzouki. Pourquoi ?

Mezri Haddad : Il y a eu en effet l’émission d’un mandat contre l’ancien président non élu, usurpateur et provisoire de la Tunisie. Il y aurait plusieurs réponses à votre question. Manifestement, ce serait en raison de son activisme auprès de certains pays et de certaines instances internationales contre les intérêts supérieurs de son propre pays. Je crois qu’on lui prête une influence qu’il n’a point. Malgré ses interventions commandées et tarifiées sur Al-Jazeera et ses élucubrations politiciennes et populistes sur Facebook, son activisme international ne dépasse pas le quartier qu’il habite à Paris. Plus sérieusement, j’attends du gouvernement actuel l’ouverture des dossiers névralgiques et explosifs pour traduire devant la justice tunisienne cet individu qui a vendu son âme au Qatar, qui a bradé les intérêts vitaux du pays à cet émirat bédouin et islamo-mafieux ainsi qu’au calife d’Istanbul et à sa camarilla, qui a ouvert les archives du palais de Carthage aux nervis d’Al-Jazeera, qui a accueilli des terroristes dans ce même palais jadis et naguère occupé par Bourguiba et Ben Ali, qui a été le complice de Rached Ghannouchi dans l’expédition des 10 000 criminels en Syrie, qui a organisé à Tunis le tout premier « sommet » de l’opposition syrienne aux ordres du Qatar, de la Turquie, de la France et des États-Unis, qui a livré Mahmoudi Baghdadi aux miliciens islamistes libyens…Et la liste des faits, des méfaits et des forfaits de cet individu est loin d’être exhaustive. Plutôt donc qu’un mandat d’amener international sans lendemain, des actions concrètes et immédiates contre cet individu et contre son maître et gourou Rached Ghannouchi.

Fild : Vous semblez pessimiste sur la Tunisie, il existe pourtant un régime démocratique, une société civile éduquée, un peuple politisé qui semble rejeter les islamistes d’Ennahdha !

Mezri Haddad : Là où vous parlez d’un peuple civilisé, je dirai plutôt Nation autrefois civilisée et souveraine. En effet, depuis la chute de la Tunisie -et je ne dis pas du régime-, sur une population de 11 millions, nous avons 1 million de présidents en puissance, 1 million de ministres potentiels, 1 million de prétendants ambassadeurs, 2 millions de députés putatifs, 5 millions d’analystes politiques, plus de 200 partis politiques, près de 2000 associations…Nous sommes ainsi un peuple d’élite ; nous sommes 11 millions d’estimables compétents et méritants. Tous se disent pourquoi pas moi ? Et pour cause : l’inénarrable Moncef Marzouki a bel et bien été président de la République, les piètres Abdessalem Bouchlaka, Kamel Jendoubi, Salim Ben Hamidane, Sihem Badi, Noureddine Bhiri, Mohamed Hamdi, Ali Larayedh… ont été ministres, les ineffables Khaled Ben Mbarek, Ali Ben Arfa ou Adel Fékih ont été ambassadeurs, Brahim Kassas, Yamina Zoghlami, Sadok Chourou, Iyed Dahmani, Rached Khiari, Maher Zid, Seifeddine Makhlouf…ont été députés et ils ont même participé à la rédaction de la fameuse et inégalable Constitution tunisienne qui a remplacée celle des pères fondateurs de la République (1959) ! Tous ces noms ne vous disent peut-être rien, mais pour les Tunisiens, ils incarnent autant d’affliction que de souillure.

Pour une révolution, c’en est bien une. Et quelle révolution ! Certains que je viens de citer, et la liste est interminable, sont passés du chômage, ou de la contrebande, ou de la vente de merguez à Belleville, ou encore de veilleur de nuit, au poste de ministre, d’ambassadeur ou de député. Nos amis Français, Allemands, Britanniques, Russes et Chinois, devraient prendre exemple sur notre ascenseur social ! Ils devraient aussi suivre l’exemple « démocratique » libyen où il y a déjà près de 90 candidats aux prochaines élections présidentielles !

Avec cette course effrénée aux postes et au butin de la République tunisienne, les plus nobles et les plus hautes fonctions de l’État ont été profanées, désacralisées, saccagées. On a beau critiquer Bourguiba et stigmatiser Ben Ali d’avoir commis telle ou telle erreur, d’avoir fait preuve de passivité ou de nonchalance à l’égard des corrompus, d’avoir provoqué telle ou telle crise sociale durant leurs longs règnes, mais on ne pourra jamais leur dénier une qualité majeure chez le prince : la sélection selon deux critères cardinaux : la méritocratie et le dévouement à la patrie. En 65 ans d’indépendance, Bourguiba et Ben Ali ont toujours fait le bon choix des dignitaires de l’État en général et des ministres en particulier. À quelques rares exceptions, ces derniers étaient de hauts commis de l’État, de grandes compétences nationales ayant fait les plus grandes écoles et universités tunisiennes, françaises ou américaines. C’est qu’en janvier 2011, la Tunisie n’est pas passée de la dictature à la démocratie mais d’un despotisme éclairé à un régime ochlocratique, totalement soumis aux caprices et aux désidératas des citoyens virtuels de Facebook et de Twitter, dont la plupart aspire à des fonctions dont ils ne possèdent ni les capacités intellectuelles ou politiques, ni encore les diplômes.

Fild : Mais le régime tunisien semble avoir changé après la révocation du Chef du gouvernement Hichem Mechichi en juillet dernier. Comment les Tunisiens perçoivent-ils l’action politique du président Kaïes Saïed que ses opposants accusent de putschiste ?

Mezri Haddad : D’abord, ce n’est pas le régime qui a changé mais c’est seulement le président qui a finalement réagi en prenant une décision historique et courageuse de reprendre les choses en main face à une crise politique, économique, sociale, morale et sanitaire inédite dans l’histoire de la Tunisie. Le régime n’a pas encore changé puisque la Constitution dite révolutionnaire n’a jusqu’à présent pas été abolie. En attendant le changement de régime que je souhaite personnellement, c’est-à-dire un retour aux valeurs républicaines bourguibiennes et une reconquête de notre Souveraineté, nous vivons depuis le 25 juillet dernier sous un régime d’exception dans le sens schmittien du terme, c’est-à-dire constitutionnellement légal et politiquement légitime, quoique puissent en penser le frériste Rached Ghannouchi, le droit-de-l’hommiste Moncef Marzouki ou le constitutionnaliste Yadh Ben Achour, correcteur de la Constitution révolutionnaire du jeune islamophile Américain Noah Feldman, qui avait contribué à la rédaction des Constitutions afghane et irakienne. Fort de l’article 80 de cette Constitution, le président Kaïs Saïed a suspendu les travaux de cette auberge espagnole qu’était devenu le palais du Bardo en déclarant l’état d’exception. Voici ce qu’énonce précisément cet article : « En cas de péril imminent menaçant l’intégrité nationale, la sécurité ou l’indépendance du pays et entravant le fonctionnement régulier des pouvoirs publics, le président de la République peut prendre les mesures qu’impose l’état d’exception, après consultation du chef du gouvernement, du président de l’Assemblée des représentants du peuple et après en avoir informé le président de la Cour constitutionnelle. Il annonce ces mesures dans un message au peuple.

Comme je l’ai déjà écrit dans Le Figaro le 27 juillet dernier, « Ce qui se passe en Tunisie n’est pas un coup d’État mais un sursaut républicain ». Ignoré, humilié, spolié, appauvri, le peuple tunisien a massivement manifesté son soulagement et son soutien inconditionnel à Kaïs Saïed dès le 25 juillet. C’est pour vous dire que les Tunisiens ont attendu 10 ans ce moment de délivrance historique.

Fild : Vous êtes un éminent spécialiste du monde arabe et des mouvements islamistes. Pourquoi l’organisation islamiste des Frères musulmans représente-elle encore un danger en Tunisie ?

Mezri Haddad : Je ne suis pas vraiment un spécialiste du monde arabe et des mouvements islamistes, mais un spectateur engagé comme disait Raymond Aron, un observateur privilégié de ce monde et de ces mouvements subversifs et totalitaires. Arabe et tunisien moi-même, j’observe ce monde depuis mon jeune âge (je suis né en 1961), à l’époque où Bourguiba excellait dans l’analyse rationnelle et dans la critique objective de ce monde qui était, à la suite de sa défaite face à Israël en 1967, traumatisé et affecté. Le monde politique et sociologique arabe de l’époque était sous l’emprise envoutante de l’irrationalité et du populisme panarabe.

Pourquoi les Frères musulmans constituent encore un danger pour la Tunisie ? D’abord parce qu’ils restent un levier essentiel de la géopolitique anglo-saxonne. Les Américains et les Britanniques qui les ont initiés, accueillis, protégés, financés et installés au pouvoir à la suite du printemps islamo-atlantiste ne les lâcheront jamais. Leur rapport à ces deux pays obéit à la dialectique hegelienne du maître et de l’esclave. Depuis des décennies, je dirai même dès 1928 en Égypte, les Américains et les Britanniques savent ce qu’ils doivent à ces mercenaires déguisés en religieux, comme ces derniers savent ce que leurs maîtres et architectes suprêmes attendent d’eux. Je parle des Frères musulmans Tunisiens comme de l’ensemble des islamistes dans le monde arabe, sans la moindre exception. Remarquez bien que depuis le tournant patriotique du 25 juillet 2021, plusieurs délégations sénatoriales font la navette entre Washington et Tunis pour faire pression sur Kaïs Saïed, sous le prétexte fallacieux du retour au processus démocratique et du respect de la légalité. Idem avec l’Union Européenne dont je résumerai le message en ces termes : nous allons vous affamer, à moins que vous obéissiez à nos oukases, que vous rétablissiez notre démocratie islamique et, surtout, que vous ne touchiez pas à un seul cheveu de nos amis Frères musulmans.

Ensuite, parce que les Frères musulmans sont les vecteurs d’une idéologie mobilisatrice en raison même de la confusion volontaire et explicite du religieux et du politique. Nous autres Arabes, sommes très sensibles et assez perméables au discours religieux qui structure notre esprit et détermine notre action. Bien plus qu’un mouvement politico-religieux redoutablement bien organisé et fonctionnant exactement comme une secte, l’islamisme est d’abord essentiellement un atavisme culturel, un habitus anthropologique, en un seul mot : un esprit. On peut aisément contenir l’islamisme par la violence légitime de l’État ou par le « contrôle social » pour emprunter cette expression à la terminologie sociologique durkheimienne. Mais la tâche d’extirper l’esprit sur lequel l’islamisme se fonde est bien plus longue, plus compliquée et plus fastidieuse. Elle s’inscrit sur le long terme et se décline aux niveaux éducatif, psychologique et culturel. Tant que l’islam n’aura pas effectué son propre aggiornamento et que les Musulmans n’auront pas déclenché leur propre mutation intellectuelle et spirituelle en abordant leurs corpus religieux fondateurs avec rationalité et sécularisation, l’islamisme restera une menace majeure aussi bien pour le monde arabe que pour l’Occident. Des peuples consciemment ou inconsciemment matures pour l’islamisme ne peuvent d’aucune façon être des peuples murs pour la démocratie.

Fild : Passons à une question d’actualité. Pourquoi la Tunisie s’est-elle abstenue, lors du vote, le 29 octobre, de la résolution 2602 du Conseil de sécurité de l’ONU qui devait prolonger le mandat de la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (Minurso) ?

Mezri Haddad : Je l’ignore, mais dans ce dossier très sensible du Sahara, et parce que je suis un bourguibiste convaincu, je pense que la Tunisie devrait conserver sa pleine indépendance et sa neutralité politique et diplomatique. Dès 1956, Habib Bourguiba a fixé la doctrine tunisienne dans ce domaine et en matière de relations internationales en général : la neutralité, la non-ingérence dans les affaires des autres pays, les initiatives uniquement et exclusivement pour rapprocher les opinions et consoler les frères-ennemis, qui n’ont d’ailleurs rien à gagner mais au contraire tout à perdre en cas de conflit armé, qu’à Dieu ne plaise. Il y a tellement d’autres défis majeurs, géopolitiques, sécuritaires, économiques, scientifiques et culturels qu’aucun pays du Maghreb ne pourra relever tout seul. Si l’histoire moderne et depuis la décolonisation nous a divisés, les enjeux et les périls du présent doivent nous réunir et unir. À plus forte raison l’avenir. Ce que je dis dans les relations intermaghrébines vaut aussi pour les rapports Nord-Sud, plus précisément entre les pays des deux rives de la Méditerranée. Si nous n’avons pas toujours les mêmes intérêts économiques ou géopolitiques, nous avons tous au moins un défi commun, celui du terrorisme islamiste. À menace globale, réponse mondiale.

Fild : Dernière question et à propos de menace globale : pensez-vous que la menace turque sur l’Europe est sérieuse ? Et croyez-vous qu’un affrontement entre la Turquie et la France notamment, est possible en Méditerranée, comme le craignent certains militaires ?

Mezri Haddad : À contre-courant de certaines prospectives et études stratégiques, je pense que, pour quelques temps encore improbables avec la Chine ou avec la Russie, ou même avec l’Iran, la guerre est tout à fait possible avec le dictateur turc, Recep Tayyip Erdogan, à qui Donald Trump permettait toutes les dérives géopolitiques et pardonnait toutes les exactions militaires, en Syrie, en Irak, en Libye, dans le Haut-Karabagh, et les chantages tout aussi militaires à Chypre, en Arménie ou en Grèce. Dans. Cette « guerre » turque contre l’Europe en général et la France singulièrement est déjà en cours. Mais elle est, pour le moment, insidieuse, géographiquement délocalisée et indirectement menée, par miliciens interposés. Après avoir échoué en Syrie qui a vaillamment résisté, elle se déroule depuis sur le théâtre libyen, d’où le petit calife d’Istanbul veut imposer sa volonté néo-ottomane et sa Pax Ottomania sur l’ensemble d’un Maghreb déjà hautement incandescent à cause précisément des tensions algéro-marocaines.

Venons-en maintenant à l’Europe, dont Erdogan garde toute sa rancœur parce qu’elle a renvoyé aux calendes grecques sa demande d’intégration. Membre de l’Union européenne et de l’OTAN, la Grèce sait qu’Erdogan peut l’attaquer à tout moment en raison des découvertes en Méditerranée d’énormes gisements de gaz, dont la Turquie se sent privée du fait des répartitions des zones exclusives économiques (ZEE). Également membre de l’OTAN, la Turquie abrite au surplus la base d’Incirlik qui, selon les publications d’Alexandre Del Valle, dispose de 50 ogives nucléaires américaines. Pour le général Français Thierry Burkhard, lors de son audition, en octobre 2020, devant la Commission de la défense de l’Assemblée nationale, l’armée française doit se préparer à de « probables engagements de haute intensité ». Et dans ce retour des conflits de haute intensité, la Turquie est considérée comme l’une des menaces les plus directes.

Pour mener à bien sa « guerre », ou sa guerre de civilisation, ou encore son projet déstabilisateur à l’intérieur même de l’Europe, Erdogan dispose par ailleurs de trois leviers aussi redoutables les uns que les autres que non-conventionnels. Primo, les vannes migratoires qu’il peut ouvrir et fermer à son gré et à tout moment, soit à partir de ses propres frontières terrestres et maritimes avec certains pays européens, soit à partir de la Libye dont il occupe une partie des territoires, soit encore à partir de Chypre dont quasiment la moitié de la superficie est sous occupation turque depuis 1974, en raison de la complicité active de la Grande Bretagne et des États-Unis. Secundo, la diaspora turque en Europe, dont on estime la population à près de 4 millions d’individus répartis principalement entre l’Allemagne, la Belgique, la France et les Pays-Bas, et dont l’islamo-nationalisme est à fleur de peau. Tertio, la confrérie mondiale des Frères musulmans dont Erdogan est désormais l’imam caché et dont les ramifications djihadistes internationales sont un secret de polichinelle.

De façon plus générale, je pense que le paradigme libéral et mondialiste du « doux commerce », cher à Adam Smith et à Montesquieu, n’est plus un facteur de paix entre les nations mais une source de tension permanente. Qu’elle soit classique, ou moderne, ou conventionnelle, ou asymétrique, ou sournoise, ou diplomatique, ou civilisationnelle, ou économique, ou cybernétique, ou défensive, ou dissuasive, la guerre est un substrat irréductible de la condition humaine et un état permanent des relations internationales. Comme disait si justement Clausewitz, « La guerre n'est rien d'autre que la continuation de la politique par d'autres moyens ». Il faut tout faire pour l’éviter, bien évidemment ; « gagner la guerre avant la guerre », pour emprunter cette expression au chef d’état-major des armées françaises, le général Thierry Burkhard. Mais, lorsque l’ennemi vous l’impose, il faut être prêt à la livrer et, surtout, suffisamment puissant pour la gagner.

* Livres à paraitre en en France en décembre 2021 : l'essai "Islamisme et Occident, une alliance à haut risque" et la somme de chroniques "Mon combat contre l'islamisme et ses idiots utiles (1995-2021)". Et en mars 2022, "L'obscurantisme a triomphé car les Lumières se sont éteintes"

29/11/2021 - Toute reproduction interdite


Mezri Haddad
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De Emmanuel Razavi