Analyses | 28 janvier 2019

Mexique: Danse au-dessus d’un volcan

De Olivier Antoine
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Olivier Antoine, Président de ORAE géopolitique livre son analyse sur les enjeux auxquels le nouveau président Mexicain Andrés Manuel Lopez Obrador doit faire face, notamment en matière de corruption.

En décembre 2018, l’arrivée à la tête du Mexique d’Andrés Manuel Lopez Obrador, AMLO, a coïncidé avec la volonté de la société mexicaine de trouver une solution à la crise profonde de légitimité que traverse la classe politique du pays. Contrairement à d’autres élections à travers le monde, celle d’AMLO n’a pas répondu au choix d’un candidat anti-système mais, au contraire, à la volonté de placer à la tête du pays un homme à la trajectoire politique rôdée et au discours anti-corruption éprouvée. En effet, AMLO est un vétéran de la politique qui a fait de la lutte contre la corruption des élites son cheval de bataille. Après plusieurs élections présidentielles perdues, victime notamment d’irrégularités lors des scrutins, et un mandat à la tête de la ville de Mexico, sa ténacité a porté ses fruits, signe aussi d’un soutien populaire solide.

Le contexte de son arrivée au pouvoir est très particulier. Depuis de nombreuses années, l’Etat mexicain traverse une crise profonde de légitimité, marquée par une guerre civile qui ne dit pas son nom et une corruption endémique. Les chiffres sont particulièrement éloquents. Le Mexique est le second pays le plus violent de la planète après la Syrie. Le conflit qui oppose l’armée aux cartels de la drogue a déjà fait plus de 300 000 morts depuis une dizaine d’années. Quant à la corruption, considérée comme le cancer du Mexique, elle place le pays au 135e rang, sur 175, des pays les plus corrompus, selon l’Indice de perception de la corruption établi par l’ONG Transparency International.

Dès lors, il n’est pas surprenant de constater que le président ait cherché à frapper vite et fort en s’attaquant, notamment, à l’un des plus puissants symboles du pays : la compagnie pétrolière nationale PEMEX. Cette entreprise incarne la souveraineté économique du pays ainsi que ses dérives tentaculaires, mêlant corruptions politiques et syndicales, malversations, assassinats, détournements de fonds et de matières premières ainsi que la présence des cartels de la drogue. D’ailleurs, l’activité de ces derniers a été fortement médiatisée suite à la récente explosion meurtrière d’un oléoduc dans la région d’Hidalgo, au nord de Mexico.

Estimé à quelques 20 milliards de dollars, le trafic de carburant exacerbe depuis des années la guerre entre cartels pour le contrôle des territoires stratégiques, ceux de transit des oléoducs de PEMEX, et l’exploitation du carburant. En générant presque autant de revenus que le trafic de drogue, cette contrebande permet une diversification inquiétante des activités des cartels. Le cas du carburant n’est en rien anodin. Contrairement à la drogue, qui est un produit illicite s’exportant en grande majorité aux États-Unis et dépendant d’un marché de consommateurs somme toute limité, le carburant, quant à lui, est un produit licite et de distribution massive. Il est aussi indispensable à la société qu’à l’économie.

AMLO, en convertissant le cas PEMEX en mère de toutes les batailles, prend donc des risques énormes. Cette double lutte contre, d’un côté, la corruption interne à PEMEX et, d’un autre, le trafic de carburant, ne peut souffrir aucune défaite. L’enjeu est énorme et les marges de manœuvre sont limitées dans le temps. Le risque de placer l’économie du pays en otage de cette guerre est élevé et interroge sur les effets d’une telle stratégie.

En effet, face aux problèmes d’approvisionnement, des secteurs clés de l’économie mexicaine s’inquiètent des conséquences d’un prolongement et d’une aggravation de la crise, au premier rang desquels se trouve le secteur agricole et agro-alimentaire. Outre les impacts de la pénurie de carburant pour le transport et la conservation des marchandises, ce secteur fait aussi l’objet de réformes majeures de la part du gouvernement : autosuffisance alimentaire, création d’un organe de régulation du marché de certaines denrées alimentaires, mise en place d’un salaire minimum pour les travailleurs agricoles…

Or, dans ce contexte si particulier, la mise en place de ces réformes, dont l’impact sera à n’en pas douter majeur sur les enjeux de développement et d’investissement dans ces filières, est retardée. Les questions abondent notamment sur la conformité de certains projets, comme celui du contrôle des prix, avec les engagements pris par le Mexique auprès de l’Organisation Mondiale du Commerce. Le secteur est donc dans l’expectative et se laisse peu à peu gagner par une certaine impatience, voire de la fébrilité. L’absence de membres du gouvernement d’AMLO au Forum de Davos et l’annulation par Nestlé de l’annonce de ses projets d’investissement au Mexique ont nourri nombre d’interprétations. Contretemps lié à la tragédie de l’explosion de l’oléoduc d’Hidalgo, il s’agit bien là d’un impact de cette guerre livrée tous azimuts contre la corruption au sein de PEMEX et le trafic de carburant. Le temps presse donc pour le gouvernement. Frapper vite et fort mais surtout ne pas s’éterniser car à trop danser au-dessus d’un volcan, le gouvernement risque de s’y brûler les pieds.

24/01/2019 - Toute reproduction interdite


Les clients achètent du carburant dans une station-service de l'entreprise publique Petroleos Mexicanos (PEMEX), à Ciudad Juarez, Mexique, le 4 octobre 2017. Photo prise le 4 octobre 2017
Jose Luis Gonzalez/Reuters
De Olivier Antoine

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