Fondateur et directeur du Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R), Éric Denécé est l’un des meilleurs spécialistes français du renseignement et du terrorisme. Auteur de plusieurs livres*, ancien analyste du renseignement, docteur en science politique, récompensé à plusieurs reprises pour la qualité exceptionnelle de ses travaux, c’est aussi un homme de terrain qui a opéré dans les maquis du Sud-Est asiatique au début des années 1990 et qui s’est rendu dans l’ensemble des pays concernés par les printemps arabes au cours des événements de 2011. Vingt ans après la tragédie du 11 septembre 2001, il revient pour Fildmedia.com sur l’évolution de la menace terroriste et ses conséquences pour l’Europe.

Entretien conduit par Emmanuel Razavi

Fild : Il y a dix jours, le président américain Joe Biden a affirmé, sans doute un peu trop vite, que la mission contre Al-Qaïda était remplie en Afghanistan. Qu’en est-il réellement du groupe terroriste en Afghanistan et plus largement en Asie centrale et au Moyen-Orient ? Peut-on craindre un nouveau 11 septembre aux États-Unis ou en Europe ?

Eric Denécé : Paradoxalement, Joe Biden n’a pas totalement tort. Al-Qaïda a été vaincu en Afghanistan et Daesh en Irak. Mais il oublie qu’il ne s’agit que de victoires ponctuelles, qui ne durent qu’un temps. Aussitôt les Américains partis, ces mouvements renaissent de leurs cendres, reconstituent leurs réseaux, repassent à l’action et reconquièrent des territoires. D’autre part, les groupes djihadistes n’ont jamais été aussi actifs au Sahel, en dépit de l’action des forces françaises dans le cadre de l’opération Barkhane. Et ils étendent chaque jour davantage leurs opérations en Afrique de l’Est, notamment au Mozambique, commettant des massacres barbares. Donc, nous n’assistons en rien à un effacement du terrorisme. D’autant qu’il faut rappeler qu’éliminer des combattants islamistes n’affaiblit en rien leur cause. Au contraire, le statut de « martyr » leur étant accordé, ils servent d’exemples, ce qui permet de recruter de nouveaux volontaires…

Enfin, il faut faire preuve de discernement. Si les talibans sont en quasi-guerre avec Daesh qui ne reconnait pas le primat de leurs autorités religieuses, ils ont toujours été les alliés et les protecteurs d’Al-Qaïda qui leur a prêté allégeance. Ils continueront donc à apporter leur soutien à ce mouvement.

Fild : Quelles sont les différences fondamentales en Daesh et Al-Qaïda ? Y-a-t-il des passerelles entre les deux organisations ? Peut-on un jour imaginer un rapprochement entre elles, contre l’Occident et ses alliés dans le monde arabe ?

Eric Denécé : Sans rentrer dans des détails théologiques trop pointus, Daesh se considère comme l’autorité morale supérieure de l’islam et estime détenir la vérité dans l’interprétation du Coran. De plus, il ne reconnaît aucun supérieur hiérarchique à son calife, puisque ce dernier est le soi-disant descendant du prophète. Aussi, pour lui, seuls ses propres ulémas sont à même de prêcher le « vrai » islam.

En conséquence, l’État islamique reproche à Al-Qaïda son « déviationnisme » car Ben Laden, puis son successeur Al-Zawahiri, ont prêté l’allégeance religieuse au leader des taliban, Haibatullah Akhundzada. Il lui reproche également d’avoir noué des alliances avec des groupes djihadistes proches des Frères musulmans.

Enfin et surtout, Daesh reproche aux talibans d’avoir signé en février 2020 un accord à Doha avec les Américains dans le but de reprendre le contrôle de l’Afghanistan. Cette entente avec les « mécréants » est tout à fait inadmissible à ses yeux.

En dépit du fait qu’ont été parfois observé çà et là, ces dernières années, quelques esquisses de rapprochement, les deux factions restent concurrentes et adversaires. Elles en viennent d’ailleurs souvent aux armes. Ainsi, Daesh a plusieurs fois attaqué les forces d’Al-Qaïda au Yémen et au Sahel. Il serait notamment responsable de la mort de Shekau, l’ancien chef de Boko Haram, au Nigéria, car il avait prêté allégeance à Al-Qaïda.

Fild : Selon vous, en quoi la menace terroriste a-t-elle évolué depuis 2001 ?

Eric Denécé : Avant le retour récent des talibans au pouvoir à Kaboul – ce qui pourrait changer l’équation – c’est la zone sahélo-saharienne qui était devenue le principal foyer mondial du djihadisme depuis la défaite de Daesh et d’Al-Qaïda en Syrie et en Irak et le refoulement de nombreux éléments d’AQMI d’Algérie. Ces deux dernières années de nombreux attentats ont frappé l'ensemble des pays du Sahel et la région n’a jamais connu une telle instabilité, ce qui a des conséquences graves sur toute l’Afrique septentrionale, de la Mauritanie au Soudan. Par ailleurs, les combattants islamistes, quelle que soit leur allégeance, ont multiplié leurs opérations en Somalie, au Kenya, dans la région des grands lacs d’Afrique centrale et jusqu’au Mozambique. Nous avons donc assisté à un basculement de l’épicentre du foyer terroriste islamiste et non à son atténuation. Un rééquilibrage vers l’Asie centrale n’est pas à écarter avec la reprise du contrôle de l’Afghanistan par les talibans.

Fild : Pourquoi les démocraties occidentales continuent-elles de traiter avec des États qui soutiennent ou financent les groupes islamistes et djihadistes tels le Qatar, le Pakistan et l’Arabie saoudite ? Quel est leur intérêt ?

Eric Denécé : C’est bien là la question sensée que tout individu normal doit se poser… mais qui semble ne pas même effleurer nos politiques. Sans doute les liens économiques et financiers – y compris personnels – sont-ils trop étroits avec ces États et leurs dirigeants pour qu’ils remettent en cause l’alliance contre-nature avec ces régimes sunnites radicaux. Rappelons qu’ils ont longtemps soutenu ouvertement Al-Qaïda et qu’ils exportent le wahhabisme, l’une des formes les plus extrémistes de l’islam sunnite partout dans le monde et tolèrent l’esclavage (pour l’Arabie saoudite), qu’ils sont le principal soutien des Frères musulmans et de la Turquie néo-ottomane (pour le Qatar), qu’ils soutiennent les talibans, les groupes terroristes du Pendjab et contribuent à la prolifération nucléaire (pour le Pakistan).

Les autres raisons pour lesquelles notre alliance avec eux perdurent sont le pétrole, les exportations d’armement et la « menace » iranienne.

Pourtant, ces États sont des champions de la tromperie vis-à-vis de tout le monde. Ils développent un double discours systématique en direction de l’Occident concernant leur soi-disant lutte contre l’extrémisme salafiste, alors que leurs régimes sont fondés sur l’application stricte de la charia et ses règles archaïques à l’égard des femmes et des autres minorités religieuses. Et vis-à-vis de leur population, ils disent soutenir leurs « frères » Palestiniens mais ont signé les accords d’Abraham avec Israël. Et je ne parle même pas des comportements personnels de leurs dirigeants lorsqu’ils sont en Occident…

Nous sommes là en pleine contradiction et ne paraissons malheureusement pas prêts d’en sortir…

Fild : Des cadres du renseignement français nous expliquent qu’on repart pour 20 ans de terrorisme. Vous comptez justement parmi les meilleurs experts français du renseignement. Alors est-ce vrai ? Si oui, comment les services secrets occidentaux se préparent-ils à faire face à la menace ?

Eric Denécé : Dire que nous repartons pour 20 ans de terrorisme me semble inexact, et accorder une part trop grande aux soubresauts de l’actualité. Rien n’a fondamentalement changé depuis 2001. La menace est là , elle fluctue entre « dangereuse » et « très dangereuse » , elle change de zone, parfois de modes d’action. Mais elle ne faiblit pas. Voici deux décennies que nous disons que nous allons être confrontés à ce terrorisme islamique pendant au moins 50 ans, voire plus si le monde arabo-musulman s’avère incapable de reformer l’islam et de résoudre ses contradictions. Il n’y a donc pas de véritable inflexion de la courbe du danger en ce moment.

Face à cette situation, les services occidentaux font un travail efficace, car la quasi-totalité des attentats planifiés contre l’Occident ont été déjoués. Certes, le public ne le voit pas. Seuls quelques actes isolés, certes très médiatisés, sont commis pour le moment. De plus, les pays occidentaux ont largement déplacé le combat à l’extérieur, notamment en Afrique et au Moyen-Orient, où de nombreux djihadistes sont quotidiennement éliminés.

Mais malheureusement, cela n’enraye pas le phénomène et il y a peu de chances que la situation se modifie à court ou moyen terme.

Fild : En dehors du terrorisme islamiste, quelles autres formes de terrorisme menacent aujourd’hui l’Occident et plus particulièrement la France ?

Eric Denécé : Le terrorisme islamiste reste évidemment la principale menace, notamment avec la persistance de régimes soutenant cette idéologie et en raison de la multiplication de vagues d’immigrés en provenance du Moyen-Orient, parmi lesquelles se cachent de terroristes, des illuminés et de futurs déçus de l’accueil qui peuvent passer à l’action…

En réaction à cette menace, on assiste à l’activisme inquiétant de groupes d’extrême-droite tentés de faire le ménage eux-mêmes, car ils jugent que les autorités ne réagissent pas assez vite et de manière trop timorée. Leur éventuel passage à l’action serait particulièrement contre-productif mais n’est pas à écarter

Toutefois, le seconde menace en importance vient davantage des groupuscules proches de la mouvance d’extrême-gauche : anarchistes, anticapitalistes, technophobes, écologistes et animalistes radicaux…. S’ils provoquent moins de sentiment de rejet que l’extrême-droite, ils sont particulièrement actifs, mieux organisés et plus nombreux et tout aussi dangereux. En effet, ils sont de plus en plus déterminés à faire triompher leurs idées à n’importe quel prix, y compris par la violence. Même si leurs causes peuvent paraître légitimes, leurs intentions et leurs actions ne le sont pas. Rappelons qu’outre-Manche et outre-Atlantique, Earth Liberation Front et Animal Liberation Front, pour ne citer qu’eux, sont sur la liste noire des organisations terroristes au même titre qu’Al-Qaïda et Daesh en raison des attentats et des meurtres qu’ils ont commis. Et leurs ramifications en France sont bien réelles.

Aujourd’hui, seul le terrorisme autonomiste semble en stagnation et ses actions visent surtout à provoquer des dégâts matériels et non la mort d’hommes.

Ainsi, le danger provient de multiples directions et les services de sécurité comme les unités antiterroristes ont du pain sur la planche pour les années à venir.

*Vient de paraître : La nouvelle guerre antiterroriste : unités militaires clandestines et opérations spéciales, Éric Denécé et Alain-Pierre Laclotte, Mareuil éditions, 2021

A paraître fin 2021 chez Ellipses : La géopolitique mondiale à l’épreuve de l’islamisme, collectif sous la direction d’Alexandre Del Valle et Éric Denécé.

08/09/2021 - Toute reproduction interdite


Un combattant islamiste participe à un défilé militaire dans les rues de la province de Raqqa, dans le nord de la Syrie, le 30 juin 2014.
© Reuters
De Emmanuel Razavi