Il y a un an, en juillet , neuf bâtiments de guerre chinois entrent en Méditerranée par le canal de Suez. Après des exercices à tir réel au large de la Syrie et des visites protocolaires aux marines riveraines, une partie file jusqu’en Baltique pour honorer un rendez-vous avec la marine russe. Pendant une semaine, révèle le chef d’état-major de la Marine nationale lors d’une audition au Parlement par la suite, il y eut davantage de navires chinois que français en Méditerranée. La Grande Bleue est bien au coeur des priorités stratégiques de Pékin. Par Meriadec Raffray

Depuis 2011 et l’éclatement des « Printemps arabes », son pavillon la sillonne régulièrement. Deux fois sur trois en fin de mission, le groupe naval qui croise en permanence dans le Golfe d’Aden y fait un crochet avant de rallier son port d’attache. Le phénomène se répète tous les quatre mois environ. La formation habituelle comprend deux frégates dernier cri et un pétrolier ravitailleur. Le sous-marin nucléaire d’attaque qui les escorte dans l’océan Indien ne s’y risque pas encore – il serait aussitôt repéré, et les Occidentaux ne lui laisseraient aucun répit… Autre signe, des flottilles de pêche transitent de plus en plus souvent pour rejoindre le golfe de Guinée.

Le déploiement outre mers de la flotte chinoise suit les traces des « nouvelles routes de la Soie » (ou « belt and road initiative » - « BRI »), cette stratégie globale grâce à laquelle Pékin espère relier l’Asie, l’Europe et l’Afrique par des routes sous son contrôle d’ici 2049. Terrestre, maritime, numérique, voire spatiale, l’affaire se joue surtout en mer, par où transitent 98% de ses flux commerciaux, et aux abords de l’Europe, le débouché final de la « BRI », assurent les experts. D’où son intérêt croissant pour l’océan Indien, voie d’acheminement des matières premières africaines vers ses usines, et la Méditerranée, le principal réceptacle de ses exportations en sens inverse. Chaque jour, l’équivalent d’un milliard de dollars de produits made in China emprunte le canal de Suez.

Pour pouvoir maintenir une flotte dans l’océan Indien, Pékin a négocié méthodiquement une série de facilités en Birmanie, au Bengladesh, au Pakistan et au Sri Lanka. En 2017, elle installe à Djibouti sa première base navale à l’étranger, où 10 000 hommes stationneraient. En Méditerranée, l’empire du Milieu accroît sa présence militaire par petites touches après avoir multiplié dans la discrétion les acquisitions stratégiques. Via des conglomérats, il s’est implanté dans de nombreux ports : Le Pirée (Grèce), Kumport (Istanbul, en Turquie), Trieste, Venise, Naples, Gènes et Savone (Italie), Alexandrie et Port-Saïd (Egypte), Ashdod et Haïfa (Israël). Il cherche actuellement s’implanter à Cherchell (Algérie) et à Tanger Med (Maroc). Avant de prendre pied au Portugal et à Malte, ses prochaines cibles. Son géant des communications, Huweï, a tiré ses propres cables sous-marins transportant de la fibre optique entre la Tunisie et l’Italie, la Libye et la Grèce.

La Chine possède les moyens de ses ambitions. Résultat d’un effort constant à partir des années 70-80 pour devenir une puissance maritime globale, elle possède la seconde flotte de guerre du monde en tonnage. Ces quatre dernières années, elle a mis à flot l’équivalent en quantité de la Marine française. Son deuxième porte-avions entrera en service en 2019 et la construction du troisième est lancée. En devenir, sa sous-marinade aligne déjà 4 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, 5 sous-marins nucléaires d’attaque et 60 sous-marins classiques. Un navire de type bâtiment de projection et commandement (BPC) est en construction. A terme, Pékin souhaite pouvoir projeter une force de 10 000 hommes pour veiller sur ses intérêts et ses ressortissants (au moins 3 millions en Afrique). En Méditerranée, la marine chinoise opère « une véritable démonstration de confiance en l’avenir », résume un expert. Un spectacle qui illustre le tournant de la politique étrangère de Pékin, qui entend désormais combiner les actions d’influence et de projection de puissance.

21/09/2018 - Toute reproduction interdite


La frégate de la marine chinoise Jingzhou (FFG 532) est amarrée au quai Sarayburnu à Istanbul, Turquie, le 18 juillet 2017.
De Meriadec Raffray