Au moment de fixer les prix, le rapport de force entre l'industrie pharmaceutique et les pouvoirs publics penche toujours davantage en faveur des laboratoires privés. Leurs augmentations ne se justifient pas forcément en termes d'efficacité sanitaire, comme le démontre une étude sur les médicaments anticancéreux coordonnée par l’Institut Paoli-Calmettes (IPC) de Marseille.

           Par Francis Mateo

Le prix des médicaments anticancéreux mis sur le marché en France au cours des quinze dernières années a « explosé ». C'est le premier constat de l'étude (1) coordonnée par l’Institut Paoli-Calmettes (IPC) de Marseille, analysant les relations entre « prix et bénéfice thérapeutique » de ces nouveaux médicaments anticancéreux, de 2004 à 2017.

Cette enquête met en lumière l'absence de justification d'une telle inflation : les nouveaux médicaments n'apporteraient qu'un faible bénéfice -sinon nul- par rapport à ceux qu'ils remplacent. « Il y a donc un décalage évident entre l’efficacité et le prix de ces anticancéreux », confirme le Professeur Anthony Gonçalves, chef du Département d’Oncologie Médicale à l’IPC.

Trente-six nouvelles références concernant le traitement des tumeurs solides ont ainsi été passées au crible, afin de mesurer leur bénéfice clinique selon les deux principales échelles de référence : l’évaluation de ESMO (Société Européenne d'Oncologie Médicale) et le score d’amélioration du service médical rendu (ASMR) de la Haute Autorité de Santé.

Ce dernier est l'un des principaux indicateurs utilisés par le Comité Économique des Produits de Santé (CEPS) pour déterminer le prix des médicaments. Les résultats sont explicites, puisque 70 % des médicaments de cette liste ont un ASMR « moyen ou mauvais ». Et cette proportion est de 50% d'après le score ESMO, généralement plus généreux. « Cela ne veut pas dire que ces anticancéreux sont inefficaces, mais qu'ils n'apportent pas de bénéfice majeur par rapport aux médicaments précédemment prescrits, dans 50 à 70 % des cas - ce qui est considérable - alors qu'ils sont tous plus chers, voire beaucoup plus chers », ajoute le Pr. Gonçalves.

Cette étude invalide ainsi l'un des principaux arguments des laboratoires pharmaceutiques, qui justifient en grande partie leurs augmentations tarifaires par une plus grande efficacité des médicaments. « Pour justifier ces hausses de prix, les industriels affirment aussi que la mise au point de médicaments anticancéreux est une opération extrêmement longue et coûteuse, à faible probabilité de succès, et qui nécessite beaucoup d'investissements », explique un expert du secteur : « En réalité, les prix de vente sont souvent deux à trois fois plus élevés que les montants réellement consacrés à la recherche, et le gros des investissements est généralement dédié au budget de marketing et communication ».

Financements publics, bénéfices privés

Comble de l’ironie, l’essentiel du travail d’investigation pour l'élaboration des médicaments est parfois assumé par des unités de recherche et des universités publiques. Les risques qui justifieraient des prix exorbitants (certains traitements dépassent 19.000 €) sont donc en réalité supportés par des financements publics. Comme c'est le cas pour la plupart des anticancéreux examinés par l'IPC, dont le Crizotinib, utilisé pour lutter contre le cancer du poumon au stade avancé. Ce médicament permet d'inhiber une protéine (appelée ALK), décryptée il y a une dizaine d'années dans des unités de recherche publiques au Japon.

Le travail des chercheurs japonais a permis de découvrir le rôle majeur de cette protéine et de l'identifier comme cible dans le traitement du cancer. Un travail de recherche dont a tiré profit la compagnie pharmaceutique Pfizer en brevetant un médicament aujourd'hui commercialisé à plus de 4.400 €.

À cela s'ajoute le manque de transparence dans la fixation du prix des médicaments. Et cette opacité vient malheureusement de se vérifier avec les dernières négociations concernant les vaccins contre le Sars-CoV-2. En France, ce prix dépend d'une négociation opaque entre les laboratoires et le CEPS (rattaché au Ministère de la Santé), car chaque pays négocie pour son compte des remises à partir d'un tarif de base (évidemment très surestimé) proposé par les industriels du médicament. Il suffit d'observer l'évolution des coûts pour comprendre à qui profite ce rapport de force, comme l'explique le Professeur Anthony Gonçalves : « Nous avons divisé l'étude coordonnée par l'IPC en deux tranches, la première de 2004 à 2012, et l'autre de 2013 à 2017 ; entre ces deux périodes, nous constatons une augmentation des prix de 47 % ». Autrement dit : l'inflation imposée par les laboratoires pharmaceutiques s'accélère.

Récupérer une nécessaire souveraineté

Quelles peuvent être les conséquences de cette tendance ? « Nous allons vers une situation de mise en tension grave pour notre système de sécurité sociale, qui doit supporter le coût de ces augmentations sans bénéfice sensible pour la santé des patients », répond l'oncologue de l'IPC. « Cela va finir par menacer l’accès de chacun aux vraies innovations thérapeutiques » poursuit-il. C'est d'ailleurs déjà en grande partie le cas : dans la stratégie de vaccination planétaire mise en place pour lutter contre le Covid-19, les pays les plus efficaces sont ceux (comme Israël ou la Grande Bretagne) qui ont su le mieux négocier avec l'industrie pharmaceutique. La France n'en fait pas partie.

D'où l'urgence exprimée par de nombreux professionnels de santé de récupérer une souveraineté en matière d'industrie pharmaceutique, sous peine pour les États d'être totalement inféodés au pouvoir des laboratoires privés. Cette nécessité est d'ailleurs recommandée dans un récent rapport sur l'accès aux innovations thérapeutiques (2) du très officiel Comité National d’Éthique, qui dénonce une « financiarisation débridée » de l'industrie pharmaceutique. Parmi les priorités détaillées par ce Comité : « Créer un « pôle public du médicament » (autonome) pour mettre en place des entités publiques (ou mixtes) de production des médicaments innovants à but non lucratif et rentables, fondées sur la coordination des équipes de recherche ».

Un rapport qui risque de rester lettre morte face à la puissance financière des laboratoires et au manque de volonté politique. « Si l’on avait appliqué cette logique de prix que nous connaissons aujourd'hui au vaccin contre la polio, jamais nous n'aurions éradiqué la maladie », observe le professeur Gonçalves. Un constat alarmiste contre le pouvoir de plus en plus incontrôlé de l’industrie pharmaceutique.

(1) Étude collaborative publiée dans « European Journal Of Cancer ». Marc Rodwin, Professeur de Droit à Suffolk University (Etats-Unis), et résident de l'Institut d'études avancées d'AixMarseille université (IMéRA, AMU) 2017-2018, Patricia Marino (Chercheur IPC, SESSTIM, AMu, Inserm, IRD). www.ejcancer.com/article/S0959-8049(20)31368-X/fulltext

(2) www.ccne-ethique.fr/fr/publications/avis-135-acces-aux-innovations-therapeutiques-enjeux-ethiques

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De Francis Mateo