Mathieu Bock-Côté est Sociologue (Ph.D), chargé de cours à HEC Montréal, chroniqueur au Journal de Montréal et au FigaroVox, animateur de l’émission « Les idées qui mènent le monde » à QubRadio et auteur de plusieurs essais dont le dernier : « L’Empire du politiquement correct ». Cet intellectuel dérange les parangons d’une bien-pensance qui devient la condition sine qua non d’un monde qui s’uniformise et qui perd sa sève critique. Il répond aux questions de GlobalGeoNews et se livre avec humour à notre questionnaire de Proust. Propos recueillis par Maya Khadra .

Nous assistons aujourd'hui au règne de la pensée unique. Les discours minoritaires ont le vent en poupe. Est-ce que nous sommes dans une phase de "crétinisation" de la société ?

Je ne suis pas certain que le terme que vous proposez soit le plus approprié. Je dirais plutôt que nous sommes témoins d’un resurgissement de la tentation totalitaire qui hante la modernité, sous la forme d’un progressisme obligatoire qui domine l’espace public et qui nous oblige à suivre le rythme des minorités autoproclamées qui se prennent pour des avant-gardes idéologiques. Ces dernières, toutefois, réduisent le monde à leurs obsessions. Elles ne le voient qu’à travers les lunettes du « progrès diversitaire ». Leur objectif : déconstruire le monde d’hier, autrement dit le néantiser, comme s’il fallait faire table rase. Je me reprends : cette dynamique idéologique entraîne peut-être effectivement une phase de « crétinisation ». Il nous faudrait un nouveau Jean-François Revel pour faire le portrait de l’époque.

Vous avez parlé dans votre dernier essai de l'empire du politiquement correct. Quels sont les antidotes qu'il faut privilégier pour contrer ce phénomène ?

D’abord et avant tout, il nous faut rompre avec la novlangue qui nous oblige à penser dans les catégories idéologiques du régime diversitaire. Cela passe par une redécouverte des grands textes, qui nous amènent à renouer avec une pensée délivrée du formatage idéologique. Cela passe aussi par une redécouverte du sens commun et du bon sens, comme nous y invite d’ailleurs Sonia Mabrouk dans son dernier ouvrage. On pourrait aussi se contenter d’un principe simple : il nous faut voir le monde tel qu’on le voit, et oser s’en faire le témoin sans basculer dans la logique de l’autocensure. Concrètement, cela implique de s’extraire des catégories médiatiques dominantes, et même de penser contre elles.

Vous menez un combat intellectuel pour l’indépendance du Québec. Et l'Hexagone est très sensible à ce combat. Comment expliquez-vous la sensibilité d’une partie du peuple français à votre combat ?

Je mène assurément un combat intellectuel au Québec – concrètement, je plaide ardemment pour l’indépendance du Québec. Je veux que le peuple québécois se délivre de la fédération canadienne, qui le condamne à une forme de régression folklorique inéluctable. Et naturellement, c’est à partir de ce que Fernand Dumont appelait l’emplacement québécois que je réfléchis au monde. C’est ce qui explique, sans aucun doute, mon attachement à la question de la nation, ou l’attention que je porte à ce qu’on appellera les fondements identitaires de la communauté politique. Cela dit, je suis très heureux de l’écho que mes travaux trouvent en France. C’est un pays avec lequel les Québécois entretiennent un rapport très particulier, vous le savez, et qui personnellement, m’a toujours passionné.

N'y a-t-il pas des contraintes dans le milieu académique, qui devient de plus en plus aseptisé ?

Absolument. L’université est un milieu de plus en plus idéologisé, où les militants les plus radicaux cherchent à se faire passer pour des scientifiques exemplaires. Ils sont presque drôles tellement ils sont pontifiants en prétendant parler au nom de la Science. Dans les faits, l’université est de plus en plus culturellement cadenassée. On le voit de manière caricaturale avec le mauvais traitement qui y est réservé à la liberté d’expression. Mais on peut le voir aussi dans l’idéologisation des sciences sociales, où le paradigme diversitaire est hégémonique. Il faut s’y soumettre, sans quoi on sera refoulé dans les marges académiques et intellectuelles. On sera accusé de renier les exigences de la pensée. Bien franchement, l’Université tend à trahir sa mission, et rien n’est plus désolant, car elle devrait entretenir un rapport privilégié avec le savoir, et s’ouvrir à toutes les controverses.

Face aux clivages aigus en France comme en Europe qui limitent le débat à deux catégories : les progressistes et les populistes, quel est votre positionnement ? Plaideriez-vous pour une troisième voix/voie pour sortir de l’impasse ?

Je dirais d’abord que je trouve le clivage progressistes-populistes insatisfaisant. Il simplifie exagérément les conflits politiques de notre époque, en plus de réduire l’opposition à l’esprit de l’époque à sa dimension insurrectionnelle. J’ajoute que le terme populiste, mais si certains ont décidé de le reprendre à leur compte, est d’abord une injure. Poussons plus loin: ceux qu’on appelle les progressistes n’ont pas le monopole du progrès, et les populistes n’ont pas le monopole du peuple. Alors pour toutes ces raisons, et bien d’autres, j’ai tendance à ne pas vouloir m’inscrire dans ce clivage. Cela ne devrait pas nous empêcher, toutefois, de critiquer la diabolisation du populisme, qui le rend tout simplement inintelligible. De ce point de vue, il faut lire Recomposition, le nouvel ouvrage d’Alexandre Devecchio, consacré à cette question.

Vous défendez souvent et ouvertement le conservatisme. Ce mot a des résonances très négatives actuellement. Est-il toujours possible d'être conservateur à l'ère de la mondialisation irréversible ?

Tout dépend de ce qu’on appelle conservatisme. S’il s’agit seulement de défendre les restes du monde d’hier, le conservatisme est vaincu d’avance, ce qui ne veut pas dire qu’il serait pour autant sans noblesse. Je ne suis pas certain que la modernité avancée mérite qu’on s’y rallie sans réserve. Mais je définirais néanmoins le conservatisme autrement : il s’agit essentiellement d’une philosophie politique attachée aux permanences anthropologiques sur lesquelles repose la cité et qui fondent la liberté de l’Homme. Ces permanences, il faut les retrouver, en s’arrachant à l’emprise du bougisme. Il s’agit de rappeler que l’homme n’est jamais immédiatement universel. Autrement dit : c’est un être de médiation. On ne saurait le dépouiller de ses appartenances sans l’appauvrir et le mutiler. Il a besoin d’une demeure, d’une langue, d’une culture, d’un pays. C’est pourquoi le conservatisme s’oppose à la furie déconstructionniste qui cherche à imposer à l’homme de notre temps le modèle de la fluidité identitaire. C’est pourquoi il s’attache autant, aujourd’hui, au cadre national.

Questionnaire de Proust

Votre vertu préférée : le courage. Même si on est rarement aussi courageux qu’on ne le souhaiterait.

La qualité que vous préférez chez un homme : la loyauté

La qualité que vous préférez chez une femme : la féminité. Elle existe, quoi qu’en pensent les militants de la « théorie du genre ».

Votre trait de caractère distinctif : je ne sais pas trop. L’enthousiasme ?

Un défaut que vous assumez : la gourmandise.

Votre occupation préférée : banqueter. Ah oui ! Banqueter avec les copains, sans le moindre doute ! Discuter, chanter, manger, maudire le monde et le sauver, d’un seul mouvement. Oui, banqueter.

Votre rêve de bonheur : vivre selon sa vocation !

Le pays où vous désireriez vivre : le Québec. Vive l’indépendance !

Vos compositeurs préférés : Tchaïkovski. Chez les contemporains et dans la culture populaire, Georges Brassens et Gilles Vigneault. Une confession toutefois : je n’ai pas l’oreille très musicale, et je peux passer des heures dans le silence le plus complet.

Vos auteurs préférés : j’aurais envie de faire une très longue liste. Mais contentons-nous de trois : Chateaubriand, évidemment. Péguy, évidemment aussi. Joseph Kessel, ne l’oublions pas. Mais aussi Kundera, Houellebecq, Chesterton, Milosz. Nous avions dit trois ?

Les personnages historiques que vous méprisez le plus : Pierre Elliot Trudeau, au Canada. J’ai beau en chercher d’autres, son nom tapisse en ce moment mon esprit.

Votre état d'esprit actuel : d’une humeur constante et joyeuse !

16/09/2019 - Toute reproduction interdite


L'empire du politiquement correct ( Les éditions du Cerf )
DR
De Maya Khadra