Durant plus d’une semaine, Marseille a vécu entre rats et odeurs putrides à cause d'une énième grève des éboueurs. Quels sont les dessous de cette « guerre des poubelles » qui pourrit la vie des marseillais ?

La chronique de Jean-Michel Verne

Tapie était un Dieu sur la Canebière. Un Dieu adulé, vénéré comme sans doute la Bonne Mère ne l’a jamais été. Et tout cela pour un coup de tête de Basile Boli et un match de foot gagné un soir de 1993 ! Tapie le flamboyant reposera désormais dans cette ville qu’il a tant aimée et qui d'une certaine manière lui ressemble, dans ses excès et son mélange des genres. Car Marseille, c'est tout à la fois : la politique, le fric, les voyous, le foot, les médias, les syndicats... et les ordures sur lesquelles on glisse en sortant de chez soi. J’oublie au passage les cadavres de la guerre de la drogue allongés sur le froid bitume des quartiers nord. Que la ville est belle ! Une « merveille » dirait Jean-Claude Gaudin.

Mais il est une chose que les Marseillais vénèrent encore plus que Bernard Tapie, c’est ce repos compensateur que l’on estime mérité pourvu qu’il soit le fruit d’un temps de travail le plus limité possible…. Car ici, on déteste avant tout l’effort, comme en témoigne ce conflit frontal entre la Métropole et les syndicats. Il a conduit la ville à crouler durant plus d’une semaine sous les poubelles, faisant les délices des rats et de pauvres roms spécialistes de la fouille méthodique de nos entrailles urbaines.

Le vendredi 1er octobre, un protocole de sortie de grève a été trouvé entre le syndicat FO, qui règne de façon quasi hégémonique sur les éboueurs de la Métropole, et la collectivité. En résumé, si j’ai bien compris : les éboueurs vont travailler moins que leurs homologues des autres collectivités territoriales tout en percevant plus, avec une revalorisation de 80 euros par mois. La « normalisation » de Marseille voulue par Emmanuel Macron est loin d’être acquise…. Quant à la CGT, qui fut à l’initiative du conflit, elle en veut davantage. Insatiable, cette CGT : qu’importe la menace sanitaire, l’inconfort de la population, les odeurs épouvantables, la confédération veille avant tout à ses propres intérêts.

Une telle puissance syndicale ne doit rien au hasard. Elle est le fruit d’un clientélisme entretenu depuis les années 30, quand apparaît sur le devant de la scène un certain Simon Sabiani. Issu des rangs du prolétariat, ce premier-adjoint qui gouverne dans les faits une ville alors tenue par des maires fantoches- fit un grand saut de l’extrême-gauche vers l’extrême-droite, tout en passant un pacte redoutable avec les forces de l’argent, en l’occurrence l’armateur Fraissinet.

Celui-ci aide Sabiani à mettre sur pied un système de pouvoir qui inclut la création d’un titre de presse, l’achat de votes en échange d’emplois, de logements et d’avantages divers. Mais attention, il y a un revers à la médaille : celui de se trouver sous la coupe de nervis affidés aux redoutables Spirito et Carbone, amis de Sabiani, ou aux ouailles du clan Guérini. Se développe dès cette époque un véritable pouvoir syndical au sein de la ville. Gaston Defferre et Jean-Claude Gaudin ne feront que suivre un mouvement initié après la Deuxième Guerre mondiale par un partage de territoire entre la CGT, qui prend le Port, et FO qui s’empare des services municipaux.

03/10/2021 - Toute reproduction interdite


Un homme passe devant des ordures empilées sur le Vieux-Port de Marseille, le 24 octobre 2010, au 13e jour de la grève des éboueurs.
© Jean-Paul Pelissier/Reuters
De Jean-Michel Verne