Après un été particulièrement meurtrier parmi les dealers de la ville, le Président de la République est arrivé ce mercredi à Marseille pour un déplacement de trois jours. Emmanuel Macron affectionne particulièrement la cité phocéenne pour ses grand-messes de communication surtout en période électorale… Ne nous faisons pas d’illusions : après ses belles annonces pleines de fermeté et son plan pour transformer le visage de la ville, rien de changera ! Les règlements de compte autour du trafic de drogue se poursuivront inexorablement.

La chronique politique de Roland Lombardi

 

Depuis le début de l'année, soit en 9 mois, il y a eu à Marseille 15 morts dans des règlements de compte. Malheureusement, ce n’est pas nouveau aux pieds de la Bonne Mère. Considérée comme le « Chicago français » depuis les années 1930 jusqu’aux années 2000, en passant par la French Connection des années 1970, Marseille a toujours été le théâtre macabre de la guerre entre truands. Les Marseillais de toutes les générations en sont même blasés. Fataliste voire un brin cynique, la phrase qui revient toujours sur le Vieux Port après chacun de ces drames, est : « Pff, tant qu’ils se tuent entre eux, ce n’est pas grave ! ». Et la police compte les points et analyse à postériori la redistribution des cartes !

En 2014, le bilan de l’année s’élevait à 23 morts et en 2016, 29 personnes ont été tuées dans des « réglos »*, un record depuis trente ans dans la cité phocéenne.

C’est dans ce contexte, avec une recrudescence cet été des exécutions autour de la lutte sans merci pour les territoires des « plans stups » – 156 à Marseille, 220 dans les Bouches-du-Rhône –, que le Président de la République est arrivé dans la ville pour un déplacement de trois jours afin d’assurer cette fois-ci, que l’État et les pouvoirs publics vont y « mettre les moyens » et qu’ils ne « lâcheront rien contre le trafic de drogue ».

C’est beau, c’est fort… mais c’est du déjà-vu. On ne compte plus les visites ministérielles et présidentielles de ce genre depuis des décennies – surtout après des fusillades entre caïds ou en période électorale – sans que cela ne change rien à l’affaire.

Comme les centaines de millions de francs puis d’euros déversés dans la célèbre mais stérile « politique de la ville ».

Sur la forme, Emmanuel Macron est toujours un excellent communicant. En déplacement dans un commissariat de police des Quartiers nord, le Président a promis un plan de 150 millions d'euros d'investissement pour la police marseillaise et a annoncé « 200 arrivées de policiers supplémentaires » pour 2022. Le chef de l’État a également promis un grand plan en trois volets pour Marseille et a raison d’affirmer que « l’urgence est sécuritaire, éducative, sanitaire et sociale ».

Mais voilà, n’oublions pas qu’Emmanuel Macron est le Prince de l’illusion et l’expert des belles paroles, et que surtout il est en campagne électorale perpétuelle !

Très loin d’être idiot, il sait aussi et surtout que le mal est beaucoup plus profond. C’est une véritable révolution copernicienne de notre système sociétal, qui en définitive, pourra seule venir à bout des trafics.

Un mal profond et qui n’est pas près de disparaître

Certes la réponse sécuritaire et judiciaire doit être impitoyable avec les dealers, petits ou gros. Et au-delà d’actions fortes et nécessaires dans les domaines de l’éducation, de la formation, de l’emploi et du social, la lutte contre la drogue doit également passer par une refonte totale des mentalités, de la philosophie voire de la structure même de nos sociétés modernes. C’est tout un système qu’il faut abattre et malheureusement ce n’est pas demain la veille…

D’abord, Macron a raison de considérer que « les consommateurs de drogue » sont « des complices de fait », et qualifier ce problème de « cancer qui ronge la ville ». Mais tant que la drogue et surtout le cannabis seront banalisés et qu’il y aura de la demande, il y aura des dealers ! Nos sociétés occidentales, ouvertes et consuméristes, qui ont perdu tout repère, tout sens des valeurs, en crise identitaire, sociale, économique, et qui stressées, se gavent de dérivatifs en tout genre et d’anxiolytiques, sont-elles prêtes à renoncer véritablement aux drogues ? Sans grands projets, grandes aventures ou grandes épopées, c’est peu probable.

Surtout que l’argent généré par le commerce de ces poisons a tout gangrené. Il suffit de lire Les narcos français brisent l’omerta (Ed. Albin Michel, 2021) de Frédéric Ploquin pour comprendre que l’argent sale est partout. Cette économie parallèle est telle, qu’elle est devenue un enjeu géopolitique voire une artère parfois vitale pour les économies réelles nationales comme internationales. Une enquête réalisée en septembre 2020 par le Consortium international des journalistes d'investigation – à l'origine des « Panama papers » –, a révélé que 2 000 milliards de dollars d'argent sale ont transité pendant près de 20 ans par de grandes institutions bancaires, dont JPMorgan Chase, HSBC et Deutsche Bank !

A l’échelon local, comme le rappelle le journaliste marseillais Philippe Pujol, « les politiques marseillais ont intérêt à être au mieux avec les gens puissants localement, et parfois, ce sont les dealers. Des élus locaux n’hésitent pas à oublier que le patron de telle association est aussi le patron d’un deal, d’un réseau de trafic de drogue. Il y a des édiles qui luttent contre les réseaux et d’autres qui les favorisent ». Or, en dépit de son histoire particulièrement trouble entre voyoucratie et pouvoir, de Simon Sabiani à Gaston Defferre, ce phénomène n’est pas l’apanage de la seule Cité phocéenne. On retrouve aussi ce clientélisme et ces accointances sulfureuses entre élus et voyous (se transformant à l’occasion en agents électoraux) partout en France, à Grenoble, Toulouse et notamment en banlieue parisienne. Une sorte de nouveau caïdat, en version contemporaine et hexagonale. D’autant que le deal, au-delà de faire vivre certaines familles et soutenir des économies locales de plus en plus en difficulté, assure également une sorte de paix civile. En 2005, lors des émeutes qui traversaient le pays, ce sont les caïds locaux de la drogue qui ont fait régner le calme dans les cités marseillaises. Le business, c’est sacré !

La jeunesse est toujours attirée par les personnages sulfureux et borderline. Á Marseille, notamment chez les minots d’origine corso-italienne des vieux quartiers populaires comme le Panier ou la Belle de Mai, nous avions une certaine admiration – occultant à tort leur côté plus que sombre – pour les Carbone, les Spirito, les frères Guérini, les Zampa ou encore les Francis « Le Belge ». Aujourd’hui, les « idoles » des jeunes marseillais désœuvrés sont les Berrahma, Tir, Remadnia, Ahamada, Berrebouh ou Laribi…

Certains responsables politiques ou policiers préfèrent alors, tout compte fait, que ces individus soient les nouveaux « modèles », plutôt que des Merah ou des Kouachi ! C’est une triste alternative mais c’est ainsi.

En résumé, ce n’est pas avec un énième concerto pour flûte que le trafic de drogue à Marseille comme ailleurs dans le pays cessera. Il a même encore de beaux jours devant lui…

*règlements de compte

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

https://www.facebook.com/Roland-Lombardi-148723348523778

02/09/2021 - Toute reproduction interdite


Des policiers patrouillent sur le toit d'un immeuble d'habitation lors d'une opération de raid au Clos-La Rose, au nord de Marseille, le 24 novembre 2010
Jean-Paul Pelissier/Reuters
De Roland Lombardi