Au Maroc, de plus en plus de femmes divorcées osent renoncer au droit de garde de leurs enfants au profit de leur ex-conjoint malgré des lois jugées injustes et discriminatoires. Qui sont ces nouvelles mamans qui brisent les tabous et à quoi aspirent-elles ?

Reportage de Amira-Géhanne Khalfallah

 

Souvent qualifiée de traditionnelle, la société marocaine est traversée par différents courants appelant à la modernité et à l’égalité entre les sexes. Si le code de la famille a du mal à suivre l’évolution des mœurs et des mentalités, associations et familles appellent à repenser ce cadre juridique considéré comme contradictoire et arbitraire.

En attendant que les lois changent, les femmes divorcées ont pris les devants et osent redéfinir la notion de maternité qu’elles considèrent au-delà du simple hébergement de l’enfant. « Sans me donner aucune explication et sans me prévenir, mon ex-épouse a décidé que notre fils devait désormais vivre chez moi », se plaint Mehdi, 45 ans et père du jeune Yacine, 11 ans.

L’enseignant d’anglais et traducteur n’a pas l’habitude de s’occuper du pré-adolescent. Aujourd’hui, il lui prépare son petit-déjeuner avant de le conduire à l’école, lui lave son linge, repasse ses vêtements si nécessaire et le soir venu, il lui fait faire ses devoirs, il s’occupe de son diner et le borde…Sa vie n’est plus la même depuis qu’il s’occupe à plein temps de son fils.

Pendant de longues années, ces tâches étaient destinées exclusivement à son ex-femme. Le quadragénaire a du mal à trouver un équilibre tant la situation lui paraît incongrue. « Je passe mon temps à courir et il faut que je me trouve un nouvel appartement avec une chambre supplémentaire », dit-il agacé.

Ce cas n’est pas isolé et la mutation est bel et bien en marche. Les femmes aspirent à plus de liberté et d’égalité dans leurs rapports à leurs enfants. Car si le code de la famille marocain leur en octroie la garde en cas de divorce, il réserve au père le droit de tutelle.

« Nous sommes assignées aux corvées et aux tâches ménagères mais nous ne sommes pas associées aux décisions concernant l’avenir de nos enfants car ce sont des droits exercés par le père. Les hommes ont des cerveaux pour réfléchir et les femmes des mains pour le ménage », résume Farida, mère d’un garçon de 12 ans et directrice marketing dans une petite entreprise d’agroalimentaire.

Changer d’école, obtenir un passeport, ouvrir un compte épargne pour l’enfant et toute autre démarche administrative ne peut se faire sans l’approbation du père qui a les pleins pouvoirs selon la Moudawana (code du droit de la famille marocain ndlr) marocaine. Si ce dernier ne peut exercer son droit de tutelle, il lui revient de droit de désigner le tuteur légal, et ce n’est pas la mère qui peut tenir ce rôle. Des inégalités juridiques qui conduisent souvent à des déséquilibres dans les rapports mères-enfants. « Mon fils ne m’écoute pas quand je lui parle. Il me dit que de toute façon « c’est papa qui décide ! » témoigne S. qui a préféré garder l’anonymat.

Hommes et Femmes inégaux face à la loi

Aujourd’hui, des voix s’élèvent pour revoir ces lois. L’association Tahadi pour l’Egalité et la Citoyenneté (Atec) a lancé la campagne « Ce sont nos enfants à tous les deux » pour le droit de tutelle des mères. Les militantes revendiquent « la pleine reconnaissance de la tutelle des mères sur leurs enfants pendant la relation conjugale ou à sa dissolution. C'est un droit qui doit être stipulé et inscrit dans le code de la famille. Il doit être conforme à la Constitution, aux pactes internationaux et Conventions relatives aux droits de l’enfant », clament-elles.

Les inégalités qui régissent la garde des enfants au Maroc sont symptomatiques du rôle que les hommes assignent aux femmes. Contrairement à leurs conjoints, ces dernières n’ont pas le droit de refaire leurs vies et de se remarier sans conséquences. L’épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête des femmes se matérialise dans l’article 174 de la Moudawana de 2004 qui prévoit la déchéance du droit de garde des mères en cas de remariage. Ce qui n’est pas le cas pour les hommes qui ont une seconde union.

En dehors de son caractère obsolète et discriminatoire, cette loi est en totale contradiction avec l’article 19 de la Constitution de 2011 prévoyant l’égalité juridique entre hommes et femmes.

Dans ce contexte d’inégalités, les femmes se révoltent et tentent de se faire justice par elles-mêmes. Farida a décidé de prendre du temps pour elle et de « responsabiliser » son ex-conjoint. « Depuis un an, mon fils dort chez son père et c’est à lui que revient dorénavant la corvée des devoirs tous les soirs. Contrairement à moi, il n’a pas résisté longtemps et a fini par prendre un prof à domicile », dit-elle triomphante. « De mon côté, je prends le temps de vivre, je passe du temps avec mes amis et c’est très agréable. Qu’on me traite de mauvaise mère, qu’à cela ne tienne. Je sais que je ne le suis pas. Le père doit également assumer. Cet enfant je ne l’ai pas fait toute seule », poursuit-elle.

Si l’aspiration des femmes est de rompre avec l’image de la baby-sitter, Nassim, le papa d’un petit garçon de 4 ans, rêvait de remplir ce rôle. Mais la loi ne lui permettait de jouir de ce bonheur. « M’occuper de mon fils et lui apprendre les petites choses de la vie est le plus beau cadeau que pouvait me faire mon ex », affirme-t-il en jouant avec son fils et son chien. Le rêve du trentenaire est devenu réalité lorsque son ex-conjointe a décidé de poursuivre sa carrière de danseuse et de renoncer à la garde de leur enfant. « Elle n’osait pas le dire au début, les choses se sont installées au fur et à mesure. Elle avait peur que je la traite de mauvaise mère mais moi je n’attendais que ça », dit-il en jubilant. Une réorganisation s’est toutefois imposée dans la nouvelle vie du papa célibataire qui s’est mis au télétravail et cela bien avant la pandémie.

Mais la petite entreprise qu’il venait à peine de créer n’a pas résisté à ses innombrables absences et il a fini par mettre la clé sous la porte. Aujourd’hui, il réorganise sa vie en fonction de son petit bonhomme qui ne le quitte pas d’une semelle. « Je peux fonder une nouvelle startup mais je ne pourrai pas rattraper le temps si je ne suis pas présent pour mon fils dès maintenant. Mon choix est clair » assure-t-il.

Pendant ce temps, Farida se réjouit de sa nouvelle liberté et se prépare à passer le weekend avec ses amis à Marrakech.

17/05/2021 - Toute reproduction interdite


Des femmes passent des appels téléphoniques sur la place Djemaa El Fna à Marrakech, le 7 juillet 2010.
© Lucy Nicholson/Reuters
De Amira Géhanne Khalfallah