L’homosexualité étant interdite et passible de peines de prison au Maroc, les applications de rencontres sont devenues des lieux virtuels d’échanges et de rendez-vous. Mais elles sont aussi un espace de délation.

                                                                       Reportage de Amira-Géhanne Khalfallah

 

Amine ne quitte pas des yeux son IPhone S. Il est sur Grinder à longueur de journée et même lorsqu’il est au travail, il se permet des petites pauses « applis » pour répondre à un message ou « liker » une photo. Sur l’application dédiée aux rencontres homosexuelles il tente de trouver un partenaire pour la soirée ou pour la vie. « Ce n’est pas simple, on tombe souvent sur des tarés mais parfois la pêche est bonne », explique le jeune designer qui multiplie les rencontres et affiche sans complexe une sexualité débridée.

Le soir même il reçoit chez lui M, un jeune et timide garçon avec qui il parle depuis à peine trois heures. Mais les deux jeunes hommes semblent se connaître depuis longtemps. Si les gestes ne sont pas affectueux en public, Amine partage avec ses amis les détails les plus intimes de sa nuit avec sa nouvelle conquête. La vie des homosexuels au Maroc est souvent excessive, à l’image de la répression qu’exercent la société et l’État sur eux.

Agés entre 26 et 36 ans, Amine et ses amis vivent à Casablanca, fument des joints, boivent de l’alcool et partagent leurs expériences sexuelles. Mais en dehors du groupe, ils font très attention.

Être homosexuel au Maroc est puni par la loi. « Qu’ils arrêtent tout le Maroc alors ! », plaisante le jeune garçon qui se vante d’avoir des aventures avec des personnes mariées, politiquement influentes et qui ne ratent pas la prière du vendredi ! « Il y a bien plus d’homosexuels au Maroc qu’on ne l’imagine », poursuit-il.

Casablanca est une ville qui fait rêver et attire homosexuels et transgenres qui viennent y trouver amours clandestines et soins médicaux.

Mais ici, les règles sont claires : il faut accepter de mener une double vie.

Ben arrive d’Indonésie. Là-bas l’homosexualité y est également interdite. Il est passé par l’Inde avant d’atterrir au Maroc et vit depuis un an dans la capitale économique avec son amoureux. Mais leur relation n’a pas résisté au confinement et puis « Casablanca n’est pas une ville pour les gays. J’étais plus libre quand je vivais à Tanger. Là-bas, il y a plus de lieux pour les rencontres homosexuelles, je vais y retourner », constate-t-il. A peine séparé de son conjoint, Ben est revenu aux applications. Sur Instagram il se passionne particulièrement pour Art Queer Habibi où le quotidien de la communauté gay dans le monde arabe est croqué de manière ludique et artistique. Mais c’est sur Grindr qu’il a déjà trouvé un nouveau partenaire. Ils se voient régulièrement dans son appartement. Ici, la discrétion est de mise.

En avril dernier, pendant que le Maroc était sous confinement sévère, une véritable chasse à l’homme s’était orchestrée contre la communauté LGBTQIA.

La campagne d’outing pour dénicher les homosexuels a été lancée par un transgenre-influenceur marocain vivant en Turquie. Pendant un live Instagram, il dénonce publiquement son interlocuteur, photos compromettantes à l’appui.

L’influenceur a fait appel à ses followers pour « balancer » les homosexuels marocains. « Pourquoi se cachent-ils, pourquoi font-ils semblant d’être ce qu’ils ne sont pas ?» a-t-il déclaré.

Pour que son opération de lynchage ait un maximum d’impact, le persécuteur a transmis à ses fidèles une application qui permet la géolocalisation de ses victimes. « Ils sont à 200 mètres, à 100 mètres, peut-être même à un mètre de chez vous », a-t-il averti.

La campagne de persécution a débuté en publiant des vidéos révélant l’identité sexuelle de dizaines de personnes sans leur consentement. Le compte Instagram de l’influenceur suivi par 500 000 followers a trouvé écho à la délation et très vite des centaines de faux comptes sur Grindr ont été créés. L’application de rencontres attitrée des homosexuels a été prise d’assaut pour piéger des hommes et des femmes afin de récupérer leurs données personnelles. Ainsi des photos intimes ont été divulguées au grand jour avec le nom, l’adresse et le numéro de téléphone de la victime.

A Rabat, un étudiant homosexuel de 21 ans s’est donné la mort suite à la publication de ses photos sur Instagram.

La communauté LGBTQIA au Maroc est soumise à une double peine. D’un côté la société les juge, de l’autre l’Etat condamne. L'article 489 du code pénal marocain criminalise les actes dits homosexuels. On risque entre 6 mois à 3 ans d'emprisonnement et une amende allant jusqu’à 1 200 dirhams (100 euros). Une loi contre laquelle s’insurge l’écrivain Abdellah Taïa, lui-même homosexuel, et dont les livres témoignent de la difficulté de vivre une sexualité différente au Maroc. Il fustige le silence des autorités et celui de l’opinion internationale. L’écrivain a publié une tribune sur les réseaux sociaux pour atteindre un maximum de personnes au Maroc et à l’étranger : « Sans une réponse politique, rien ne va bouger. On continuera de sacrifier les gays, les lesbiennes, les transgenres et leurs ami-e-s. Et on continuera de dire que le Maroc se modernise et la jet-set internationale continuera d'y trouver le décor Mille et Une Nuits dont elle a tellement besoin pour survivre au rythme tellement infernal de l'Occident. Un espace idéal pour réaliser vos rêves orientalistes, vos fantasmes néo-colonialistes. Venez chez nous. Fermez les yeux vous aussi. On est un peuple ouvert d'esprit. On a même organisé des concerts avec les chanteurs Elton John, Mika et Ricky Martin. Ils sont gays, ces hommes, non… », rappelle-t-il.

Si le Maroc se targue, en effet, de recevoir des artistes internationaux gay, il continue de punir les siens. 170 homosexuels ont été traînés devant la justice en 2018. Et le souvenir des agressions homophones de Béni Mellal (centre du Maroc), en 2016 est toujours présent.

Pour rappel, les assaillants étaient entrés par effraction dans le domicile des victimes et les avaient battues et filmées dénudées et blessées avant de diffuser la vidéo sur YouTube. Agresseurs et agressés ont été traînés devant la justice !

Pourtant lorsqu’il s’agit d’amours lesbiennes, la société semble plus tolérante…

Loubna est bisexuelle. Elle vient d’un milieu modeste et s’est émancipée à travers la pratique théâtrale. Pour vivre, elle se satisfait d’un travail mal payé dans un centre d’appel. Elle vit sa sexualité plus librement que les hommes car dit-elle, « Au Maroc, l’amour des femmes n’est pas pris au sérieux. On trouve même que c’est « mignon ». Ça fait partie du fantasme des hommes hétéros ! ».

La jeune fille qui ne se départit jamais de son téléphone préfère la rencontre physique et trouve ses partenaires dans les soirées organisées entre amis.

Les agressions en ligne sont en effet de plus en plus fréquentes au Maroc et se sont accentuées depuis le confinement. La communauté LGBTQIA préfère toutefois se taire car dénoncer les agresseurs revient à s’accuser soi-même.

30/07/2020 - Toute reproduction interdite


Capture d'écran de l'application Grindr
DR
De Amira Géhanne Khalfallah