International | 18 février 2021
2021-2-18

Maroc : « Les islamistes n’accèderont pas aux commandes du pays »

De Fild Fildmedia
9 min

Bouziane Ahmed Khodja est Grand reporter à la Radio et Télévision espagnole (RTVE ) et spécialiste du monde arabe qu'il parcourt régulièrement. Il évoque la situation politique du Maroc, de la normalisation des relations avec Israël à la place de l’islam politique au sein du Royaume.      

                Entretien conduit par Marie Corcelle.


Fild : Le Parti islamiste de la justice et du développement (PJD) va-t-il remporter les élections législatives en Octobre 2021 ?

Bouziane Ahmed Khodja : Lors des dernières élections, le PJD n’a pas pu obtenir la majorité parlementaire. Il a donc été obligé de chercher une coalition. C’est le Rassemblement National Indépendant (RNI), un parti plutôt libéral qui n’a rien à voir avec l’islamisme, qui a tendu la main au PJD pour composer cette alliance qui gouverne actuellement. Le patron du RNI, Aziz Akhannouch, homme d’affaires et ministre de l’Agriculture, est donné par beaucoup d’analystes comme futur chef du gouvernement. Le PJD a beaucoup perdu de sa crédibilité ces derniers mois, juste après la normalisation avec Israël. La base électorale du parti a manifesté son mécontentement. Je pense que le parti ne pourra pas accéder à la majorité. Il reste toutefois un moteur de l’islam populaire, mais il n’est plus aussi fédérateur qu’avant. Il a montré ses limites quant à la gestion politique. De plus, le PJD doit composer avec une faction se faisant appeler ‘’ Les jeunes du PJD ‘’. Ces jeunes sont en rébellion contre la direction centrale du parti. Ils ne veulent pas être dans le gouvernement mais dans l’opposition tant qu’ils n’ont pas un État islamiste à 100%. Ils veulent uniquement gouverner avec la Charia. Ils exercent une sorte de chantage aux dirigeants, exigeant un quota de jeunes sur les listes du PJD pour les prochaines élections, ou ils appelleront au boycott.


Fild : Quelle est la politique du Maroc à l’égard de l’islam politique ?


Bouziane Ahmed Khodja : La société marocaine, comme d’autres sociétés arabes, est fortement traditionnelle, mais pas religieuse. L’islam a été absorbé par la tradition sociale. À compter des années 1990, l’islam a été conquis par l’islamisme. Après les Printemps Arabes en 2011, il y a eu une réislamisation de la société par la base, avec la migration d’une société fortement traditionnelle vers une société fortement islamisée. L’islamisme s’est peu à peu discrètement enraciné et dicte les règles, les notions de pur et impur, ce qui est halal et haram. La population s’est réfugiée dans la religion en raison de facteurs socio-économiques comme la pauvreté ou le chômage. À partir de là, nous avons maintenant une société complètement désarticulée. C’est ce qui a poussé le pouvoir au Maroc à lancer des initiatives sécuritaires en 2017 pour lutter contre la radicalisation dans la vie publique et religieuse des Marocains. Le Royaume perçoit que l’aspect sécuritaire doit impérativement s’accompagner d’un travail en profondeur sur le volet idéologique. Ce programme dure depuis 3 ans, mais les résultats ne sont pas probants pour le moment. Le Roi du Maroc étant le commandeur des croyants, il est censé gérer tout ce qui est cultuel. La légitimité que procure le statut de monarque, qui est à la fois une autorité temporelle et spirituelle conjuguée à une conception modérée de la religion héritée de l’histoire, ont permis à Mohammed VI de porter une voix alternative à cet islam radical dans le royaume. Il a œuvré pour la promotion d’un islam juste, favorisant le dialogue et la tolérance. C’est un atout majeur et un contre discours face aux radicaux. Le Maroc a bien compris qu’il fallait maîtriser et contrôler les radicaux, d’où la tolérance d’un gouvernement de teinte islamiste avec le PJD. Il y a beaucoup de ministres issus du PJD qui se sont adaptés au bon vouloir du Palais, et ils n’ont pas pu faire adopter la loi islamique au sein de l’État. Il y a donc un parti islamiste au pouvoir qui s’est dénaturé par la force des choses et qui a dû composer avec les lois du palais plutôt qu’à celles du Coran. Dans tous les cas, la monarchie ne permettra pas à un parti islamiste d’être aux commandes du pays.


Fild : Comment est perçu l’accord de normalisation des relations avec Israël par le peuple marocain ?

Bouziane Ahmed Khodja :
L’accord de normalisation est une décision du Roi et de ses conseillers, mais le monarque n’a pas consulté son gouvernement. Il aurait été coincé car le PJD. Ce parti islamiste refuse logiquement toute normalisation avec Israël. Le Roi a donc mis le gouvernement devant le fait accompli. La population marocaine est dans son ensemble opposée à cette normalisation en raison de la question palestinienne. Chez tout peuple arabe, il y a une sorte d’assimilation de la cause palestinienne à la religion, comme si elle était l’un des piliers de l’islam et il y a une sacralisation de cette cause. Elle a été un mode d’endoctrinement de la part des différents gouvernements successifs, qu’ils soient égyptiens, tunisiens ou algériens. Dans l’imaginaire collectif marocain, la cause palestinienne n’est pas négociable, d’où le rejet endémique de la normalisation avec Israël.


Fild : Quel était l’intérêt du Maroc à renouer des relations avec l’État hébreu ?

Bouziane Ahmed Khodja : Le Roi est très soucieux de la stabilité politique de son pays, qui est liée à la question du Sahara occidental. C’était le dernier coup de poker de Trump, et Mohamed VI a saisi cette opportunité. Les États-Unis ont reconnu la souveraineté du Maroc sur le Sahara Occidental en échange de cette normalisation avec Israël. Il y a eu un effet domino, car dorénavant, une vingtaine de pays africains et plusieurs pays arabes reconnaissent aujourd’hui la souveraineté Marocaine dans cette région. Outre cet aspect territorial, le Roi Mohammed VI a une carte cachée dans sa manche. Lorsqu’il va se rendre en Israël que va-t-il demander ? Il va vouloir être l’intermédiaire dans les négociations de paix avec le gouvernement palestinien, et ainsi se laver de tout soupçon quant à la normalisation avec Israël. Qui mieux que le Maroc pour prétendre à ce titre ? L’Égypte n’a plus la main depuis des décennies, le roi de Jordanie est presque impliqué dans le conflit du fait de sa proximité avec la Syrie, et les pays du Golfe souffrent d’un rejet de la part des Palestiniens qui ne voudraient pas s’asseoir avec eux pour négocier. Le Roi chérifien est un interlocuteur encore fiable pour la Palestine, sans oublier qu’il est considéré comme un descendant du Prophète. Il a donc l’autorité religieuse requise.

Fild : Quelles sont les relations entre la Turquie et le Maroc ?

Bouziane Ahmed Khodja : Le Maroc n’est pas en bons termes avec la Turquie.
Cette dernière a vu en l’Algérie un interlocuteur privilégié, fiable et puissant. Elle y a donc investi politiquement et économiquement, ce qui n’a pas été le cas au Maroc. Le Roi a officiellement invité Erdogan en octobre 2019, et cette offre est restée sans réponse. Mais le président turc est venu en Algérie en janvier 2020, dans le cadre d’une visite officielle où le président Abdelmadjid Tebboune venait d’être fraîchement élu le mois précédent. Ignorer le chef d’Etat du Maroc, qui est un monarque bien assis, accepté par son peuple, montre qu’il a choisi son camp. Cela a envenimé les relations turco-marocaines qui n’étaient déjà pas bonnes. Le Maroc a très bien compris la stratégie d’Erdogan qui se pose comme le leader des pays musulmans et le porte-parole de la cause musulmane à travers le monde. Le président turc, dans son idéologie panislamiste, voit une sorte de nation musulmane depuis Ankara jusqu’à Rabat, sous l’égide de la Turquie. Le Royaume chérifien s’oppose à cette entreprise. Les Frères Musulmans et l’AKP (Parti de la justice et du développement) se sont alliés avec le PJD. Ils voulaient que ce dernier adopte la philosophie et l’idéologie islamo-turque, pour la transposer au Maroc. Le Palais a clairement manifesté son désaccord. En conséquence, il y a eu une sorte d’offensive, de la part du Musiat, le patronat islamiste turc et principal pourvoyeur de financement du président Erdogan. Il est très puissant sur le plan économique car implanté dans plus de 80 pays dans le monde, avec des officines et des représentants. On parle de milliers de milliards de dollars brassés par les entreprises affiliées au Musiat. Ce dernier a essayé d’insuffler un patronat islamique local au Maroc en 2011, ce que le Royaume a empêché. Mais la Turquie ne baisse pas les bras, et les jeunes du PJD sont sous influence turque.

16/02/2021 - Toute reproduction interdite


Le roi du Maroc Mohammed VI est accueilli à la gare du premier train à grande vitesse en Afrique, à Rabat, au Maroc, le 15 novembre 2018
Youssef Boudlal/Reuters
De Fild Fildmedia