Le racisme en Afrique du Nord est ancien et bien ancré dans les sociétés maghrébines. Les Marocains réservent l’appellation Africain à ceux qui ont la peau noire. Le problème n’est pas lié à une méconnaissance de la géographie mais plutôt à celle de l’Histoire…

 Reportage de Amira-Géhanne Khalfallah

Haj est sénégalais et vit à Casablanca depuis 7 ans. Aujourd’hui il est marié et a deux enfants nés au Maroc. Avec sa famille, il habite les quartiers dédiés aux Noirs ou plutôt aux « Africains », comme on appelle ici les Subsahariens.

Situé à la périphérie de la capitale économique, Ouelfa est devenu une sorte de little africa comme il y des China town un peu partout aux Etats-Unis. « Lorsque je cherchais un appartement pour une location, on me disait tout de suite : on ne loue pas aux Africains », témoigne le Sénégalais de 30 ans qui travaille dans une société de climatisation.

Dans ces ghettos noirs, ils sont Sénégalais pour la plupart mais aussi Maliens, Ivoiriens, Congolais et Gabonais.

Aïcha y vit également et tient un restaurant où l’on peut déguster du Tièboudiène, Mafé et autre Yassa en sirotant du Bissap. Parfois, des Marocains amateurs de mets exotiques viennent satisfaire leur curiosité ou leur palais. « On peut les compter sur le bout des doigts », précise-t-elle.

Chez Aïcha le service est rapide et les mets délicieux, les épices africaines exhalent un doux parfum d’ailleurs et la viande est découpée in situ sous l’œil blasé des passants. On se croirait à Bamako ou à Dakar.

« Il faut deux fois plus de temps à un noir pour prendre un taxi »

Les loyers dans ces quartiers populeux sont accessibles, mais pour ceux qui travaillent au centre-ville, le coût des transports reste élevé et puis « il faut deux fois plus de temps à un noir pour prendre un taxi que pour un blanc », répète-on souvent dans ces banlieues éloignées.

Dija confirme la légende urbaine. Il y a quelques mois, lorsque la sénégalaise a essayé de prendre un taxi collectif, elle s’est fait rappeler à l’ordre par un Marocain qui lui a expliqué qu’elle devrait le prendre avec d’autres noirs mais pas avec des blancs. « On s’adapte, c’est leur pays », finit-elle par se convaincre.

Si la jeune femme tente de tempérer, d’autres ont beaucoup de mal à s’habituer à ces comportements.

Ferdinand Demba en est l’exemple vivant. Le Gabonais est venu au Maroc pour étudier. Il ne lui a pas fallu longtemps avant de comprendre la difficulté de s’installer dans ce pays africain. « Lorsque j’étais à la faculté des lettres à Casablanca, une prof m’avait interpellé en m’appelant l’Africain. Ayant remarqué que je ne lui avais pas répondu, elle a fini par me dire : « Tendez un peu votre bras ». Je m’exécute et là, avec une désinvolture déconcertante, elle tend son bras à côté du mien et me dit : « regardez la différence ». La classe était choquée. Moi, juste désolé pour cette écervelée », se souvient-il.

Les Marocains ne se considèrent pas comme Africains, aussi bizarre que cela puisse paraître. Pour Mehdi Alioua, sociologue, enseignant chercheur à l’Université internationale de Rabat et ancien Président du Groupe antiraciste d'Accompagnement et de Défense des Etrangers et Migrants (Gadem), ce racisme est ancien et s’inscrit d’abord dans la question de l’esclavagisme en Afrique du Nord. Une question qui a été très peu traitée. « Le chercheur Chouki El Hamel a prouvé qu’on a bien inventé le mot hartani pour désigner les personnes anciennement esclavagisées et qui ont été libérées. Ce mot berbère veut dire tout simplement noir. C’est comme ça qu’on nomme les populations du Sud et cela date bien avant l’arrivée des Arabes et de l’Islam. Nous sommes dans une configuration de population noire sédentaire qui concerne plutôt des cultivateurs qui vivent dans les confins sahariens du Maghreb. On les renvoie à l’étrangeté pour les mettre au bas de l’échelle sociale. C’est ce qu’a fait le Sultan Moulay Ismaïl (17ème siècle) pour justifier que l’on puisse mettre en esclavage des populations noires et même des Musulmans -ce qui est strictement interdit par l’Islam - Il a fallu quasiment inventer une race et inventer une légende pour que les non-marocains puissent devenir esclaves parce qu’ils n’étaient pas totalement « civilisés ». C’est une affaire très ancienne », éclaire-t-il.

Au Maroc, il n’y a pas un seul noir qui peut prétendre échapper au racisme. Hommes, femmes, vieux et même les enfants en font les frais régulièrement.

Mohamed est un vieux routier qui trimbale la carcasse de sa Peugeot rouge rafistolée dans la ville blanche. Lui, les noirs, il n’aime pas et il ne s’en cache pas : « moi, je ne les prends pas à bord. Mais parfois je m’amuse, je les laisse monter et j’active le tarif de nuit en plein jour. Pris de panique, ils déguerpissent aussi vite de mon véhicule ! », se vante-il en pouffant, provoquant le rire complice de la jeune femme métisse assise sur la banquette arrière et dont la couleur de peau est plus proche du noir que du blanc.

Le Maroc est une terre de brassage et de métissage. Les Marocains n’ont jamais cessé de se mélanger aux populations sahariennes tout en les méprisant.

Les flux migratoires de ces dernières années ont réveillé un racisme latent, ancien et lui ont donné un nouveau souffle. Il trouve aujourd’hui une légitimité dans les « politiques de répression de l’État sous pression des politiques européennes », précise Mehdi Alioua qui ajoute : « Les politiques migratoires de l’Etat, les discours véhiculés par les parties politiques et certains médias désignant les migrants et les migrations comme un problème s’est amorcé dans les années 90. Cela se poursuit jusqu’à aujourd’hui. C’est une affaire de police, de sécurité, de frontières, de camps, de prison…on montre toujours les migrants en misérables ».

Ces images fabriquées, produites, diffusées finissent par faire de l’effet.

En 2017, un étudiant sénégalais a été sauvagement assassiné à Casablanca. Un acte qualifié de racisme pur. Malgré tout, le Maroc garde son attractivité. Des étudiants étrangers, noirs, viennent s’instruire au royaume chérifien. Bassirou Ba est Sénégalais. Il est de ceux-là. Après avoir passé 14 ans au Maroc, il est parti s’installer au Canada avec sa famille. « Cannibale, singe… le catalogue des mots utilisés par certains Marocains pour désigner les Noirs est long et riche. Ils sont l’expression de ce racisme anti-noir assez ancré dans la société mais rarement évoqué. Beaucoup de Subsahariens vivant au Maroc ont fini par s’en accommoder… », explique-t-il.

S’accommoder, c’est souvent passer son chemin et ne pas répondre à la provocation jusqu’au jour où la confrontation physique devient inévitable.

20/11/2020 - Toute reproduction interdite


Des migrants africains construisent une maison de fortune après que leurs maisons aient brûlé, dans la banlieue de Casablanca, au Maroc, le 29 octobre 2018.
Youssef Boudlal/Reuters
De Amira Géhanne Khalfallah