Le royaume chérifien a banni officiellement le plastique en 2016 suite à la tenue de la COP22 à Marrakech. Pourtant, le plastique est plus présent que jamais dans le pays et défigure les villes et les campagnes.

Reportage de Amira-Géhanne Khalfallah (au Maroc)

Au marché Zevaco de Casablanca, les acheteurs n’utilisent pas de sacs de courses réutilisables pour leurs emplettes. Chaque famille quitte les lieux en transportant en moyenne entre 5 à 6 sacs en plastique. Et dans chaque paquet, se cachent des petits sachets transparents dans lesquels persil ou menthe fraîche sont séparés des fruits et légumes.

Si les sacs en plastique sont officiellement interdits au Maroc, ils continuent de circuler sans grande peine. « Les gens préfèrent ces sacs qui sont plus résistants, on sait que c’est interdit mais tout le monde en achète », confie un maraîcher de la place avant de préciser « Si on ne fournit pas à nos clients ces sacs, on les perd et ils vont vers ceux qui répondent à ce besoin ». Tout commerçant digne de ce nom rassure donc ses clients sur à la disponibilité du précieux contenant d’autant plus que l’approvisionnement en mika (sac en plastique) n’est pas compliqué. Des vendeurs à la sauvette en distribuent à qui en veut à 25DH (2,32 €) le kilo. « Les petits sacs transparents sont plus résistants et ils sont vendus à 20DH » (1,85€), renchérit un poissonnier en servant une cliente qui récupère ses crevettes et ses pageots nettoyés dans les contenants interdits.

Si la loi française interdit les sacs plastiques jetables à l'exception des sacs biodégradables, le Maroc ne fait pas de distinction entre les différents plastiques. La loi 77-15 entrée en vigueur le 1er juillet 2016 interdit la fabrication, l'importation, l'exportation, la détention en vue de la vente, la mise en vente, ou la distribution de sachets en plastique.

Selon une enquête de Zero Zbel (Zéro déchet), une association marocaine qui vise à encourager l'engagement citoyen des jeunes face aux défis environnementaux, « l’usage des sacs en plastique a non seulement continué mais a augmenté depuis leur interdiction ».

Le plastique au Maroc est présent autant dans les villes que dans les campagnes qu’il défigure. A l’image du tristement célèbre Douar el Mika, le village du plastique. On évalue, par ailleurs, à plus de 50 000 tonnes de déchets plastiques d’origine agricole produits par an.

Un commerce juteux

En avril dernier, les autorités marocaines avaient largement médiatisé une opération de saisie de plastique qualifiée de « spectaculaire ». Près de 100 tonnes de sacs fabriqués dans des ateliers clandestins entre les localités de Tit Melil et El Gara ont été confisquées.

L’épicentre du plastique est la province de Mediouana, située à une demi-heure de Casablanca.

Ici une véritable jungle s’est mise en place au fil des ans, où rien ne se perd et tout se transforme ! Autour de la décharge de Mediouna (menacée de fermeture depuis 2010) des commerces juteux ont prospéré et l’on évalue à 3000 le nombre de personnes vivant de ces déchets.

Si le projet de décharge contrôlée de la province est aujourd’hui techniquement prêt, les blocages administratifs persistent suite à la guerre sans merci que se livrent le Conseil de la Ville de Casablanca et la commune d’El Mejjatia. Pendant ce temps, les familles pauvres qui vivent de ce commerce poursuivent leur labeur sans répit. « On récupère le plastique et on le vend à plus gros que nous », explique un vieil homme qui fait le tour de la ville en quête de bouteilles en plastique qu’il accroche sur le dos de son âne.

Le vieil homme vend 5 centimes le bidon de 5 litres récupéré dans les poubelles. La journée s’annonce fructueuse au vu des quantités de plastique jetés par ici. En l’absence d’une politique gouvernementale de tri des ordures, ce sont ces petites mains qui constituent le premier maillon de recyclage de plastique au Maroc. Après avoir été trié par adultes et enfants, le plastique atterrit dans les petites manufactures de Mediouna « On achète entre 1 et 1,5DH (0,14 €), le kilo de plastique », précise un quadragénaire chinois professionnel du recyclage qui a créé une unité de transformation de plastique dans la zone hors-la-loi. Le propriétaire des lieux a insisté pour garder l’anonymat, « Ce business peut s’avérer très dangereux, le mieux est de ne pas révéler son identité et de se montrer très discret », renchérit-il. Aujourd’hui, « Monsieur plastique » s’est doté de machines flambant neuves pour recycler sa matière première qu’il transforme en rubans utilisés par les transporteurs et ou dans le secteur de la construction. « Au début, le plastique que je traitais était envoyé dans des conteneurs en Chine, mais les lois ont changé là-bas. Pékin ne veut plus recevoir les déchets des autres pays. Actuellement, l’Inde et le Cambodge sont devenus les poubelles du monde et moi j’ai décidé de recycler sur place. D’où ces nouvelles machines », renseigne-t-il. La modeste unité et son équipe de 12 ouvriers traite entre 2 à 3 tonnes de plastique par jour. L’usine tourne 24H/24. Deux équipes se relayent, chacune travaillant 12 heures d’affilée « mais je les paye plus que les autres », justifie-t-il.

Ici et pour assurer une meilleure rentabilité, le Chinois a dû apprendre à parler marocain « Avant je m’appuyais sur un interprète mais j’ai perdu beaucoup d’argent. J’ai vite compris qu’il fallait éviter les intermédiaires », explique-t-il. La méfiance est de mise dans ces quartiers où les frontières entre le licite à l’illicite semblent abolies.

Mediouna demeure la plaque tournante de transformation du plastique mais aussi - et surtout - de sa production. Un secret partagé par tous. « La police peut arriver à n’importe quel moment et nous demander de l’argent. La somme varie selon la situation dans laquelle on est, on donne généralement entre 1000 à 2000 DH (de 92,69 à 185, 38 €) par mois », confie un sous-traitant.

Des policiers à moto tournoient autour des petits garages aux façades aveugles. Ils s’arrêtent, entrent dans des dépôts et repartent. Pendant ce temps, les appareils d’extrusion, de gonflage, de découpage et de broyage finissent de transformer le polyéthylène en sacs en plastique tout prêts à l’emploi.

25/05/2021 - Toute reproduction interdite


Une vue générale montre des bâtiments du quartier d'Ouled Moussa, dans la banlieue de Rabat, au Maroc, le 24 avril 2018.
© Youssef Boudlal/Reuters
De Amira Géhanne Khalfallah