Société | 14 décembre 2020

Maroc : l’école déconnectée

De Amira Géhanne Khalfallah
5 min

Les inégalités de l’école marocaine, tant de fois décriées, n’ont cessé de se creuser. La crise sanitaire est venue s’ajouter à la fracture sociale et a abouti à une sélection naturelle des élèves, souvent au profit des plus riches.

                               Reportage de Amira-Géhanne Khalfallah

Affalé sur son canapé, Adam, 11 ans, joue avec sa console. Sa mère ne semble avoir aucune autorité sur lui. Il refuse comme tous les jours de faire les devoirs envoyés par ses profs. Le père du jeune garçon a opté pour l’école à distance en ces temps de pandémie. Adam est content, il n’a jamais aimé l’école. « Il a complètement décroché », s’inquiète sa mère « tant pis ce sera une année blanche ! » finit-elle par admettre même si elle vient de payer la bagatelle de 3600 euros pour ses frais d’inscription à l’école française.

Pendant qu’il joue, Adam est servi par sa nounou. Il est suivi, par ailleurs, par une psychomotricienne, une enseignante à domicile et un psychologue… Un arsenal de professionnels pour l’aider à surmonter la crise ainsi qu’une connexion illimitée à internet et un ordinateur pour suivre ses cours sur zoom. Mais rien n’y fait, il n’apprend plus rien. « La situation est ingérable. Je veux qu’il retourne à l’école. Avant la crise, il arrivait à obtenir la moyenne mais cette année a été catastrophique », se désole sa mère.

Loin des quartiers chics de Casablanca et des écoles privées, le quartier pauvre de Ouelfa est réservé aux laissés-pour-compte. Ici, on ne rechigne pas à aller à l’école mais c’est l’école qui a du mal à assurer des cours aux élèves.

L’enseignement public au Maroc est en faillite et la pandémie a été le coup de grâce apporté à l’institution déjà en mal de légitimité.

Raja est femme de ménage, elle a 42 ans et vit dans ce quartier périphérique au sud de la ville. Son mari est plâtrier et ne travaille quasiment plus. Le modeste appartement dans lequel ils vivent leur a été prêté. Avant ils habitaient dans le bidonville de Ain Sebaa, dans la banlieue ouest et ils finiront par y retourner un jour ou l’autre. Mais pour l’instant, ils sont bien lotis pour l’hiver.

Sur la table, un ordinateur est posé « Il n’est pas à nous non plus » s’empresse d’expliquer Jenat, la fille aînée. « C’est l’employeur de ma mère qui le lui a passé pour que je puisse étudier », poursuit-elle. Jenat, en terminale pendant le confinement - qui s’est étalé de mars à juillet - a réussi à obtenir son bac et s’est inscrite en fac d’économie. Elle est la grande fierté de la famille.

Houcine, le petit frère, a 10 ans et il est en échec scolaire. « Je ne comprends rien à l’école », confie-t-il timidement. « Notre professeur ne nous explique rien, il n’a pas le temps, nous sommes 40 dans la classe », poursuit le jeune garçon. Malgré une reprise en présentiel annoncée par le gouvernement, la fracture est grande. « Nous avons perdu beaucoup d’élèves entre mars et avril », confie Thierry, professeur de français « et pour l’instant, c’est le chaos avec l’enseignement hybride, on n’y comprend rien et il parait que c’est normal », s’indigne-t-il.

Le cas du jeune Houcine n’est donc pas isolé. Le petit garçon n’avait que le téléphone portable de sa mère qu’il partageait avec sa sœur et son cadet pour étudier. Un vieux smartphone qui se connecte difficilement au réseau déjà en souffrance et saturé. « Il recevait les cours par WhatsApp et c’est tout. Après, il n’y avait aucun suivi », explique la mère, et « c’était difficile de télécharger les cours à cause du faible débit », renchérit Jenat.

Le coût de la connexion internet est un autre souci pour Raja, en difficulté financière et qui n’a pas travaillé pendant 4 mois. La jeune maman est obligée d’acheter des recharges à 10 DH/ jour pour garantir le lien quotidien dont ont besoin ses enfants avec leurs enseignants, ce qui lui revient à 50 DH par semaine (5 euros). Son travail de femme de ménage lui permet de gagner 60 euros par mois. Le coût du Net revient pratiquement au tiers de son salaire mensuel. Ce qui n’est pas viable pour elle et sa famille.

Pour minimiser les effets du naufrage, Jenat a essayé de repêcher son petit frère et de l’aider dans ses devoirs, mais elle-même « avait trop de travail », renchérit Raja « et moi, je ne pouvais pas l'assister, je ne sais pas lire », se désole-t-elle.

Des associations ont appelé à la solidarité pour aider les familles en difficulté et parrainer des enfants en leur offrant les 10 DH par jour d’accès au net. Mais les aides étaient très limitées. Raja et ses enfants n’ont pas pu en bénéficier. C’est également le cas de Abdelkebir, père de trois enfants qu’il a préféré envoyer dans son village natal tant qu’il n’y avait pas d’obligation d’aller à l’école. Les petits ont pu profiter du bonheur de la campagne loin du confinement mais n’ont pas pu étudier, faute d’accès au digital.

Selon une étude réalisée en mai dernier par Policy Center for the New South, « environ la moitié des élèves ne disposent pas d’ordinateur portable, de tablette ou de connexion internet. 60% n’ont pas d’ordinateur de bureau, et seulement 24% ont un lecteur ebook. Toutefois, les trois quarts des élèves déclarent avoir des téléphones portables avec accès à internet ».

Mais aucune étude ne dit pour l’instant, le nombre d’enfants qui ne sont pas retournés à l’école, ni ceux qui ont décroché et ceux qui s’orientent déjà vers un travail au lieu de retrouver leurs camarades. Personne ne se souviendra de Hanane, 12 ans dont la famille ne possède même pas un smartphone lui permettant de recevoir ses cours. « J’ai essayé au début de regarder les leçons qu’ils nous montraient à la télévision mais je n’ai pas pu suivre. J’ai très vite arrêté et me suis mise à écrire des petites histoires ».

Le cahier de Hanane est plein de gribouillis d’un monde imaginaire qu’elle s’est créée, tant celui qui l’entoure est injuste et qu’elle n’y trouve pas sa place.

Elle écrit des histoires mais la sienne, personne ne s’en souviendra…

Le Maroc a du mal à donner une éducation gratuite et correct à ses 8 millions d’enfants. Les inégalités se creusent à une vitesse vertigineuse mais tôt ou tard, il faudra leur rendre des comptes et, peut-être même, apprendre à les écouter.

20/11/2020 - Toute reproduction interdite


s enfants tiennent leurs dessins lors de l'épidémie de coronavirus sur le balcon de leur appartement à Casablanca, le 16 avril 2020.
Youssef Boudlal/Reuters
De Amira Géhanne Khalfallah

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