Marc Trévidic a exercé les fonctions de juge d’instruction au pôle antiterroriste du tribunal de grande instance de Paris entre 2006 et 2015. Dans un essai au format original, « Le roman du terrorisme : discours de la méthode terroriste » (Flammarion, 2020), le magistrat relate le sanglant itinéraire du terrorisme à travers les âges.

Entretien conduit par Emmanuel de Gestas

 

 

Fild : Pourquoi avoir choisi d’écrire ce livre à la première personne, et de faire parler le terrorisme lui-même, comme s’il était un être vivant et raisonnable ?

Marc Trévidic : J’ai déjà écrit plusieurs ouvrages sur le terrorisme. Je souhaitais pour celui-ci une approche plus originale afin d’aborder le sujet différemment. Car, au fond, on parle beaucoup du terrorisme, mais celui-ci n’a jamais la parole. Aujourd’hui, sont qualifiés de terrorisme les agissements d’une personne sortant d’un hôpital psychiatrique avec un couteau, sous prétexte qu’il hurle Allahu akbar. Parce qu’ayant recours à une méthode historiquement très structurée, cette personne a peut-être quelque chose à dire, notamment que ce n’est pas comme cela qu’elle se voit. Face à cette situation, j’ai voulu remonter au passé, en expliquant ce qu’est le terrorisme. L’actuel sous-titre du livre était d’ailleurs le titre initial : « discours de la méthode terroriste ».

Fild : D’où vient, historiquement, la pratique du terrorisme ?

Marc Trévidic : Si l’on parle du terrorisme moderne, c’est-à-dire d’une méthode au service d’une stratégie, j’ai placé son apparition au début du XIe siècle, avec la création de l’ordre des Assassins (secte musulmane proche du chiisme opérant en Syrie à l’époque des Croisades, NDLR). Cet ordre est le premier à avoir utilisé à plein régime une stratégie du faible face au fort. C’est-à-dire qu’ils sont partis de cette équation: « Je suis faible, comment faire ? Je terrorise les puissants. Je ne peux pas détruire leurs armées, mais je peux les tuer directement ». C’est une tactique terriblement intelligente. À l’époque, il n’y avait pas d’attentats de masses, mais des attaques extrêmement ciblées, d’une efficacité redoutable.

Cette méthode revient ensuite dans l’Histoire de façon constante. Systématiquement, tout commence avec des minorités opprimées qui à un moment donné, basculent dans l’action terroriste. Elles peuvent même être poussées au terrorisme, ou être qualifiées de terroristes, ce qui montre que cela reste une notion relativement floue.

Fild : Vous expliquez que vouloir combattre le terrorisme en tant que tel est une absurdité. Pourquoi ?

Marc Trévidic : Parce que ce n’est qu’une méthode, tout simplement. Il est possible de lutter contre ceux qui utilisent le terrorisme, ceux qui ont une cause, en luttant contre la cause. Mais le terrorisme n’est qu’un moyen, c’est tout. Vouloir lutter contre le terrorisme revient à vouloir lutter contre la guerre : des guerres, il en existe de toutes sortes ; des légitimes, des illégitimes, etc. Ce n’est qu’un outil, une méthode. On ne lutte pas contre une méthode, on lutte contre ceux qui l’utilisent à mauvais escient.

Fild : Dans les années cinquante, la France était passée maître dans l’art de la guerre contre-insurrectionnelle, est-ce que cela a changé ?

Marc Trévidic : Nous ne pouvons plus aller aussi loin qu’à cette époque. Tout d’abord à cause de l’information. Avec les médias, les réseaux sociaux, l’information s’est mondialisée. On ne peut donc plus aussi aisément entreprendre des actions illégales, comme des assassinats ciblés. De nombreux États utilisent le terrorisme, notamment envers leurs propres populations, comme lors des Printemps arabes de 2011. Ce qui change la donne, c’est que désormais tout finit toujours par se savoir et cela a pour effet de réprimer quelque peu les ardeurs les plus vigoureuses. Pensons aux attaques intensives des drones Américains au Pakistan ou en Afghanistan contre les chefs talibans ou d’Al-Qaeda. Elles ont fini par être dénoncées. Tout comme les tortures dans les prisons secrètes de la CIA suite au 11 Septembre.

Fild : Durant la première guerre de Tchétchénie, Vladimir Poutine avait, avec une phrase restée fameuse* affirmé vouloir terroriser les terroristes, à l’instar d’un Charles Pasqua. Est-ce une bonne méthode ?

Marc Trévidic : Tout d’abord, il y a un vrai problème avec cette phrase. Car si l’on regarde le cas de la Tchétchénie, il s’agissait au départ d’un mouvement indépendantiste avant d’être terroriste, contre la Russie post-soviétique. Il est aussi nécessaire d’analyser la façon dont l’armée russe s’est comportée avec les Tchétchènes. L’expression de Charles Pasqua (ministre de l’Intérieur de 1986 à 1988, puis de 1993 à 1995, ndlr), « terroriser les terroristes » est intéressante. Elle signifie qu’on a déjà qualifié de terroriste un groupe, et il faut alors voir si cela est légitime. On en revient toujours à la même question, celle de la justesse de la cause. Qui pourrait être en désaccord avec le fait de vouloir « terroriser les terroristes » ? Nos compatriotes, par exemple, ont massivement approuvé les bombardements français sur les positions de l’Etat islamique en représailles des attentats de Paris de novembre 2015. Cette phrase de Charles Pasqua reste toutefois dangereuse, car elle signifie que nous sommes au préalable tous d’accord sur ce que sont le terrorisme et les terroristes. N’importe quel pays ou régime politique dans le monde peut dire cela de ses opposants. Utiliser des méthodes terroristes en s’excusant de les utiliser, sous prétexte que l’adversaire serai lui-même terroriste, participe à la valorisation du terrorisme.

Nous irons butter les terroristes jusque dans les chiottes »

19/05/2021 - Toute reproduction interdite


"Le roman du terrorisme - Discours de la méthode terroriste" par Marc Trévidic
© Flammarion
De Emmanuel de Gestas