L’édito de Mériadec Raffray.

Non, sa décision n’est pas liée aux derniers événements politiques au Mali, assure Emmanuel Macron aux journalistes présents à l’Élysée pour sa conférence de presse consacrée à la politique internationale. En catimini, à la veille de se rendre au sommet du G7 des puissants de ce monde qui se tenait ce week-end à Falmouth, un petit port sur la côte sud du Royaume Uni, où l’on a discuté de sujets sérieux - le désarmement nucléaire, le bras de fer avec la Chine, la campagne vaccinale planétaire -, le président français déclare : fin de l’opération militaire Barkhane au Sahel sous son format actuel, rendez-vous fin juin pour les « détails ».

Pas un spécialiste ne gobe ce mensonge éhonté. Prise dans la précipitation, visiblement sous le coup de la colère, sa décision est un coup de poker. L’avenir du Sahel tout entier en dépend. Comme l’influence de la France dans son dernier véritable pré-carré. Le président semble prêt à le passer par pertes et profits au moment où les puissances concurrentes (algériennes, chinoises, israéliennes, russes, turques) ne font plus mystère de leurs ambitions. L’heure est venue, justifie notre président stratège, de tourner la page au Mali : nous y étions arrivés à sa demande, pour les soutenir mais pas de se substituer à eux indéfiniment. Au Tchad, en avril, il s’est « substitué » aux électeurs pour nommer le président, et cela n’a pas semblé le déranger. Comprenne qui pourra.

Au Mali, les dirigeants auraient le tort de vouloir négocier des accords de paix avec les djihadistes à défaut d’avoir su ou voulu réinstaller l’État dans régions sécurisées par les Français. Mais à qui la faute ? À ce pays secoué tous les dix ans par une guerre avec le nord depuis son indépendance, abonné aux coups d’État militaires par la force des choses, car la seule institution qui possède une once de pouvoir est l’armée ? Ou bien à la France ? Paris est intervenu militairement en 2013 en assurant qu’elle ne se mêlerait pas de politique, laissant en place le président fainéant et corrompu « IBK », à la fois par facilité, lâcheté, idéologie - toute ingérence aurait été du colonialisme…

L’opération militaire Barkhane a atteint ses limites, la restauration de l’État malien dans les territoires est un échec, l’islam rigoriste ne cesse de progresser, et la France songe à prendre la poudre d’escampette. 2022 se profile à grand pas. À la veille de la présidentielle, Macron ne voudrait pas avoir à rendre hommage dans la cour des Invalides à des soldats ayant sacrifié leur vie pour un État qui pactise avec l’ennemi. On peut le comprendre. Mais le devoir d’un homme d’État est aussi d’expliquer qu’il faut d’avantage qu’un quinquennat ou deux pour en terminer avec une guerre si complexe. Que l’on songe seulement que dix ans sont nécessaires rien que pour construire une armée professionnelle dans des conditions optimales.

Qu’à cela ne tienne. Notre président possède la solution miracle. Ce qui ne fonctionne pas aujourd’hui fonctionnera demain. Il se fait fort d’internationaliser davantage le conflit. En convaincant l’Europe (voire les États-Unis) de prendre le relais de la France. Il nous promet une participation accrue de leurs forces spéciales à la future coalition de lutte anti-djihadiste. On attend de le voir pour le croire : une demi-douzaine de capitales européennes ont mis des mois à se laisser convaincre d’envoyer quelques dizaines de guerriers chacune pour constituer « Takuba », dont l’Élysée fait l’alfa et l’omega militaire de la suite… Quant à la coopération avec les armées régionales, les Français continueront à y jouer un rôle majeur. Ou alors ce sera un fiasco. Comme celui que connurent les Américains qui investirent des millions de dollars dans la formation de l’armée malienne pour la voir se débander devant le premier pic de djihadistes en 2012.

Il n’y aura pas de miracle au Sahel. L’armée européenne de Macron n’y verra probablement jamais le jour. Si la France l’abandonne, d’autres prendront le relai. Les émirs d’Al Qaïda et de l’État Islamique sont déjà dans la place. Les Russes peuvent s’interposer. Ils partagent un bout d’histoire avec les Maliens et ne sont pas atteints du syndrome de la repentance. A Bangui, en Centrafrique, ils viennent de prendre la place des Français, qui se sont retirés sur ordre de Macron. C’est désormais officiel.

11/06/2021 - Toute reproduction interdite


Emmanuel Macron s'exprime lors d'une conférence de presse avant le sommet du G7, au palais de l'Élysée à Paris, le 10 juin 2021.
© Pascal Rossignol/Pool/Reuters
De Meriadec Raffray