La libération de la dernière otage française dans le monde pose des questions de fond. Cet événement marque – t – il un tournant décisif pour l’avenir du Mali et celui de la France au Sahel ?

 

                                                                                                Par Mériadec Raffray

"Pour le Mali, je vais prier, implorer les bénédictions et la miséricorde d'Allah, parce que je suis musulmane. Vous dites Sophie, mais c'est Mariam que vous avez devant vous ». Avare de déclarations lors de sa libération, en fin de semaine, des mains du Groupe de soutien à l’Islam et au Musulmans (GSIM) - la franchise d’Al Qaeda au Sahel (Aqmi) - la franco-suisse Sophie Pétronin, 75 ans, a pris le temps d’affirmer qu’elle retournerait au Mali dès qu’elle le pourrait, sans vraiment remercier la France pour avoir contribué à mettre fin à sa captivité de 3 ans et 9 mois. Pressentant des polémiques, son fils s’est empressé de préciser que, comme beaucoup d’otages, sa mère s’était « adaptée pour ne pas mourir ». « Pour survivre à Londres, on n’apprend pas l’italien », a-t-il insisté. Conversion sincère à l’Islam et/ou syndrome de Stockholm ? En France, les propos de cette femme volontiers présentée comme une « professionnelle » de l’humanitaire, mais aussi les circonstances de sa libération, ont pu choquer, et interrogent. De fait, cette énième affaire d’otage au Sahel pourrait marquer un tournant dans cette guerre que le Mali et la France mènent aux djihadistes dans l’immensité du Sahel depuis 7 ans.

Quel rôle pour les humanitaires au Sahel ?

Fréquentant le Mali depuis 20 ans, Sophie Pétronin travaillait seule à Gao, en territoire touareg, quand elle a été enlevée, le 24 décembre 2016. Des Français, civils et militaires, l’avaient mise en garde. Au Niger, le 9 aout dernier, les 6 salariés d’Acted, en vadrouille pour un week-end dans une réserve de girafes, ont eu moins de chance. Collaborateurs d’une solide organisation, ils ont été assassinés par l’EIGS, la franchise concurrente d’AQMI dans la zone des trois frontières (Mali, Niger, Burkina Faso). Eux aussi avaient été avertis par les diplomates français des dangers qu’ils encourraient à sortir de capitale nigérienne. Dans tout le Sahel, les conditions d’exercice des missions humanitaires se sont durcies. Toutes les grandes organisations, qui le mesurent, se sont dotées de directeurs de la sécurité, de procédures internes. Cela ne suffit visiblement pas. Le nouveau modèle de l'humanitaire « à la française » reste à inventer, sans doute en partenariat avec nos armées. Car quitter le terrain n’est pas la bonne solution. Nos concurrents comme nos adversaires le souhaitent. A Gao, les logos de l’USAID et du Croissant Rouge turc s’affichent sur les murs des dispensaires et des écoles. Plus discrètes, les ONG prosélytes du Golfe persique financent déjà massivement les écoles coraniques qui fleurissent là où ferment les écoles publiques.

Quel est le vrai prix de la libération des otages ?

Avec Sophie Pétronin ont été libérés deux Italiens, mais surtout Soumaïla Cissé, 70 ans, personnalité politique malienne de premier plan, ancien ministre et opposant au président IBK déchu le 18 aout dernier par les militaires. C’était lui l’enjeu majeur de la négociation ; la française fut sans doute incluse pour faire passer la pilule à Paris. Car, outre le paiement d’une forte somme d’argent, Bamako a libéré en contrepartie plus d’une centaine de djihadistes de la mouvance du GSIM (jusqu’à 206, selon certaines sources). Lampistes ou cadres, ils ont été accueillis avec tous les « honneurs » dans le nord du Mali, où leur grand chef, Iyad Ag Ghali, avait fait préparer un méchoui géant ; en témoignent les photos publiées sur les réseaux sociaux… En avril dernier, il avait ouvert officiellement des discussions de paix avec Bamako. Est-ce parce qu’elles s’éternisaient que les militaires auraient notamment débarqué IBK ? Certains le pensent. En récupérant Cissé, le gouvernement du président de transition Ba N’Daou affermit son pouvoir au Mali, où cette bonne nouvelle était souhaitée et attendue depuis de long mois, à commencer par les partisans de l’imam Mahmoud Dicko, ancien chef du haut conseil islamique malien, trait d’union historique avec les djihadistes du Nord-Mali, figure de proue de l’opposition politique à IBK. Son retour pourrait constituer la première véritable avancée vers un accord de paix global. L’accord de tous les dangers : il offrirait une place officielle aux djihadistes, esquisserait la constitution d’un califat légal... Une invitation lancée aux autres capitales assiégées, aujourd’hui Niamey et Ouagadougou.

Quelles conséquences pour la France ?

A Paris, les partisans du retrait de la France du Mali se réjouissent. Surgit peut-être l’opportunité « d’arrêter les frais ». 48 soldats français morts depuis 2013 et un effort capacitaire très important pour des victoires tactiques indiscutables, mais un bilan stratégique faible. En 7 ans, si le Mali ne s’est pas effondré, la reconstruction des institutions et le retour de l’Etat dans le province reste un objectif à atteindre. Pour la France et ses soldats, la contrepartie de cette négociation est un véritable camouflet. Traqué en vain depuis 2013 par nos forces spéciales, Iyad Ag Ghali s’achète une véritable immunité politique. Les libérés vont être instrumentalisés par la propagande ennemie pour relancer les recrutements, qui s’étaient taris avec les défaites en séries infligées par nos soldats aux katibas ennemies depuis le sommet de Pau en janvier dernier. Enfin, les populations, centre de gravité de la tactique française, ne seront pas incitées à coopérer avec l’armée française et les autorités locales afin de consolider dans la durée la paix retrouvée par les armes. Dans cette guerre d’affrontement des volonté et de l’information, l’ennemi remporte une grande victoire. Dos au mur, Paris doit réagir vite.

11/10/2020 - Toute reproduction interdite


Un soldat français du 2e Régiment étranger du génie utilise un kit de détection d'explosifs dans la région du Gourma lors de l'opération Barkhane à Ndaki, au Mali, le 28 juillet 2019.
Benoit Tessier/Reuters
De Meriadec Raffray