À la suite de la frappe du 3 janvier à Bounti, des « témoins » accusent la force Barkhane d’avoir tué des civils. Des médias français apportent du crédit à ces allégations évolutives, ne reposant sur aucune preuve formelle.

Analyse de notre expert des questions militaires, Mériadec Raffray.

 

Pour de nombreux médias français, la parole des Armées est moins crédible que celle de « témoins » anonymes, sujets à caution. À la suite de la frappe réalisée le 3 janvier dernier par la force Barkhane dans le centre du Mali, une polémique nait entre les militaires et des journalistes qui les accusent de dissimuler un grave « dommage collatéral ». L’affaire a rebondi fin mars avec la publication du rapport d’enquête diligenté par la division des droits de l’Homme de la Minusma, la force des Nations Unies au Mali. « Accablantes », selon eux, ses conclusions accréditeraient la thèse selon laquelle la France aurait tué 22 civils et blessé 8 autres, les invités d’un mariage qui se serait déroulé au même moment à cet endroit précis. Les militaires auraient confondu un rassemblement de djihadistes avec une fête… Surprenant ? Comme l’expliquait un journaliste ayant suivi l’affaire pour Mediapart dans l’émission Arrêt sur Image de mars consacré à ce sujet, il n’est tout simplement pas possible de larguer des centaines de bombes sans qu’il n’y ait pas un jour un problème.

Retour sur les faits. Dans les heures qui suivent la frappe du 3 janvier, les réseaux sociaux maliens crient au dommage collatéral. Leurs accusations sont reprises par les médias nationaux, puis des titres français, dont l’AFP. Ils citent ces « témoins » locaux qui évoquent, pêle-mêle : une attaque de nuit, l’attaque d’un hélicoptère, une centaine de victimes au total, parmi lesquelles des femmes et des enfants. L’ONG Médecins du Monde déclare même avoir soigné un civil blessé par balle - l’information s’avèrera vraie - sauf que la blessure était liée à une querelle.

Le 7 janvier, l’état-major détaille sa version dans un communiqué. A la suite « d’une manœuvre de renseignement de plusieurs jours » dans ce fief de la Katiba Serma, l’un des groupes du GSIM, la franchise du Nord-Mali affiliée à Aqmi, où ont déjà eu lieu de nombreux accrochages, deux Mirage 2000 ont largué trois bombes GBU à 15 heures sur un groupe d’une quarantaine de terroristes armés (l’expression pour dénommer les combattants djihadistes) situé à 1 kilomètre au nord du village de Bounti, dans « une zone ouverte et semi boisée ». Bilan : une trentaine de « GAT*» neutralisés. Les éléments « de renseignement et temps réel » ont permis de « caractériser et d’identifier formellement » le groupe, d’exclure la présence de femmes et d’enfants, la tenue d’un mariage ou d’un quelconque événement festif. Pendant une heure et demie, un drone Reaper a filmé toute la séquence, rendant compte en direct au PC de l’attitude des individus pourchassés.

Une enquête à la méthodologie défaillante

Après ce communiqué, les accusations évoluent. Exit la frappe de nuit, la centaine de morts, les femmes et les enfants victimes. L’enquête de l’ONU confirme que ces éléments étaient faux. « On progresse vers la convergence », se réjouit l’état-major, dont la version n’a pas varié d’un iota mais dont on exige maintenant la diffusion de la séquence filmée. Hors de question « de donner à l’adversaire l’occasion de comprendre ce que nous voyons », répond le colonel Frédéric Barbry, porte-parole des Armées. Ce pilote d’hélicoptère chevronné, qui a participé à l’opération Serval au Mali en 2013, rappelle en outre : « avant et pendant l’action, nous mettons en œuvre un processus de ciblage connu, adapté et robuste, fondé sur les principes de proportionnalité et d’humanité, conforme au droit de la guerre et au droit international humanitaire ». Une solidité impossible à mettre « sur un même pied d’égalité », dit-il, avec des témoignages sujets à caution ou la méthodologie à l’évidence défaillante de l’enquête de l’ONU.

Où sont les images des corps ? Pourquoi n’existe-t-il aucune photo du mariage auxquels assistaient la centaine d’honnêtes civils dans ce coin reculé du Mali ? Tous les journalistes ayant couvert le Sahel savent à quel point le téléphone portable est répandu. Les djihadistes sont passés maîtres de la propagande par les images sur les réseaux sociaux. Cette fois, rien n’est publié. Curieux. À l’inverse, ce « dommage collatéral » a jailli opportunément quelques semaines avant le sommet de N’Djamena (15-16 février), où l’on sait qu’Emmanuel Macron a rencontré ses alliés africains du G5 Sahel pour tirer le bilan d’un an d’opérations militaires contre les terroristes des sables. C’est devenu une habitude dans la région : chaque rendez-vous politique majeur est précédé d’une offensive médiatique de l’ennemi, qui livre une guerre d’influence. Complice ou otage, la population leur sert de relais.

À Bounti, les djihadistes sont chez eux. Les enquêteurs de l’ONU n’en tiennent vraiment compte. Ils disent avoir interrogé - de visu ou par téléphone… - près de 300 témoins. C’est plus qu’il n’y a d’habitants dans le village, notent les militaires. Par sécurité, leurs noms ne sont pas retranscrits. Pas plus que la méthode employée pour vérifier leur identité et leur probité. Aucune autopsie n’a été pratiquée sur les corps, mais il est affirmé que leur âge oscille entre 23 et 77 ans. Le rapport publie des photos de fragments des bombes françaises mais souligne qu’il n’existait aucune trace des éléments d’une présence djihadiste comme des motos ou des armes. Ses 20 pages s’achèvent par la recommandation aux autorités maliennes et françaises de lancer « une enquête indépendante » (sic).

À la télévision, le chef d’état-major des armées, le général François Lecointre, a déclaré garantir que la frappe était conforme au droit de la guerre et au droit international. Qui peut raisonnablement croire un instant qu’il accepterait de couvrir la mort d’une vingtaine d’innocents ?

*Groupes Armés Terroristes

02/04/2021 - Toute reproduction interdite


Un soldat de l'opération régionale anti-insurrectionnelle Barkhane regarde un drone General Atomics MQ-9 Reaper version Block 1 à Niamey, au Niger, le 21 octobre 2017.
©Benoit Tessier/Reuters
De Meriadec Raffray