L’ONU serait-elle devenue plus sage que la France en Afrique ? La question est posée à l’aune des réactions sensiblement divergentes de New-York et de Paris aux derniers soubresauts de la politique malienne.

Analyse de notre expert des questions militaires, Mériadec Raffray.

Ce 24 mai, pour la seconde fois en moins d’un an, l’homme fort de Bamako, le colonel Assimi Goïta, 38 ans, ex-patron des forces spéciales et cerveau du putsch ayant conduit à la destitution du président Ibrahim Boubacar Keïta (« IBK ») en août 2020, bouscule à nouveau les institutions. Invoquant un risque pour la « stabilité » du pays, le vice-président du gouvernement de transition fait arrêter le président Bah N’Daw et le premier ministre Moctar Ouane, à la tête de l’équipe chargée de conduire les affaires courantes jusqu’à la tenue des élections générales programmées cet automne. Puis il exige la démission du duo en bonne et due forme, recueillie en présence du médiateur de la CEDEAO, avant de les relâcher le 26 mai. Leur libération était exigée par toute la communauté internationale.

La veille, pour bien affirmer sa légitimité et son pouvoir, Goïta négociait avec l’Union Nationale des Travailleurs du Mali (UNTM) - le principal syndicat du pays - , l’arrêt de la grève qui paralysait les administrations et les banques. L’organisation syndicale menaçait de la reconduire sans limite. La situation est sous contrôle, font savoir les militaires. Tous les signaux semblent l’attester. Un témoin sur place raconte : « A Bamako, pendant toute la semaine, aucune tension n’a été perceptible, la vie a suivi son cours. Dans les ministères, les fonctionnaires étaient au travail, les réunions programmées ont eu lieu. Aucune troupe n’est sortie des casernes. Il s’agit d’un règlement de compte au sommet du pouvoir ».

La semaine précédente, alors que les patrons de la région et leurs homologues européens échangeaient dans le cadre feutré et climatisé d’un grand hôtel de la capitale à l’occasion du Forum de Bamako, le sommet annuel des affaires, la petite communauté diplomatique était déjà aux abois. La crise a débuté le 14 mai lorsque le président et son Premier ministre ont congédié le gouvernement. La France ne s’est pas laissé surprendre une seconde fois, assure-t-on sur place. Pourtant, la réaction officielle de l’Élysée et du Quai d’Orsay apparait vite « décalée ». Dans la foulée de l’arrestation des deux dirigeants maliens, Emmanuel Macron évoque « un coup d’État dans le coup d’État inacceptable ». Son ministre des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, promet des « sanctions à l’encontre des responsables politiques et militaires qui entravent la transition » s’il n’y a pas « retour immédiat » à cet « ordre ».

« C’est prendre les dirigeants africains et leurs opinions publiques pour des imbéciles », se désole un familier de longue date des capitales sahéliennes, rappelant l’épisode du 23 avril à N’Djamena. Ce jour-là, Emmanuel Macron assiste en personne aux funérailles nationales d’Idriss Déby Itno, tué lors d’un échange de tirs avec l’un de ses officiers dans le nord du Pays, où son armée affronte les rebelles. Ostensiblement, le président français s’affiche aux côtés du successeur désigné : son fils, Mahamat, un jeune de général de 37 ans. Un adoubement politique teinté de pragmatisme. La priorité est de garantir la stabilité du Tchad, État pivot pour la sécurité régionale et le dispositif militaire français dans la zone. Le PC de l’opération Barkhane est installé au camp Kosseï qui borde les pistes de l’aéroport. De là, s'envolent nos chasseurs pour surveiller la frontière libyenne au Nord, dissuader les rebelles centrafricains au sud, appuyer Barkhane et les forces armées du G5 Sahel à l’ouest…

L’expert reprend : « ce qui est vrai pour le Tchad ne le serait donc pas pour le Mali ; mais à quoi sert la cellule Afrique de l’Élysée ? » Hier, à N’Djamena, il était urgent de soutenir le dauphin du clan au pouvoir, minoritaire et contesté. Aujourd’hui, à Bamako, on enterre l’homme qui a débarrassé le pays d’IBK, notoirement fainéant et corrompu, qui a repris en main les rênes d’un pouvoir au bord du précipice en dépit des huit ans de présence des soldats français au Mali (opérations Serval et Barkhane) et, qui plus est, incarne une forme de légitimité. La composition du gouvernement nommé le 24 mai avait rompu les équilibres, justifie aujourd’hui le colonel Goïta : il y manquait les leaders de l’opposition politique, mais aussi les colonels qu’il avait imposé à la tête des ministère sensibles de la Défense et de la Sécurité ; le duo écarté aurait eu l’intention de procéder des changements à la tête des forces armées…

En donnant l’impression de réagir à contretemps à la politique malienne, Paris prend le risque de creuser le fossé de l’incompréhension avec l’opinion publique. La dernière alerte en date est l’affaire du bombardement de Bounti le 3 janvier. Pour la première fois, les hommes de Barkhane sont accusés d’avoir tué des innocents. Les preuves manquent mais le soupçon s’est répandu jusqu’en France. Ses faux pas ont profité à ses concurrents, qui se tiennent en embuscade. On dit les diplomates russes de plus en plus actifs à Bamako et à N’Djamena. Dans sa réaction officielle à la nouvelle crise politique, le Kremlin évite soigneusement de prendre parti. Au conseil de sécurité de l’ONU, son représentant s’est opposé à toute sanction contre les dirigeants maliens. Le compte rendu de la séance le laisse transparaitre. A Bangui, la Russie a fini par déloger la France, qui tergiversait depuis la fin de l’opération Sangaris en 2016. Ce sont aujourd’hui ses hommes qui murmurent à l’oreille du président Touadéra.

Certes, le colonel Goïta est l’homme qui a relancé le canal des négociations de paix avec le chef touareg djihadiste du Nord-Mali, Iyad Ag Ghali. Cet automne, Bamako a relâché une centaine de ses hommes faits prisonniers en échange de la libération d’une figure politique malienne. Un coup bas aux soldats de Barkhane qui jouent les pompiers dans tout le pays pour éteindre les feux que les djihadistes allument. Sa stratégie de cavalier seul met simplement l’Élysée au défi de clarifier la sienne.

27/05/2021 - Toute reproduction interdite


Le colonel Assimi Goita, chef de la junte militaire malienne, assiste à une réunion consultative de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) à Accra, au Ghana, le 15 septembre 2020.
© Francis Kokoroko/Reuters
De Meriadec Raffray