Analyses | 3 juin 2020

Macron : se soumettre ou se démettre

De GlobalGeoNews GGN
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A deux ans du terme de son quinquennat, Emmanuel Macron se retrouve au pied du mur. Sans doute, l’orgueilleux banquier songe-t-il à sa réélection alors qu’il devrait prendre garde à ne pas devenir le premier président de la cinquième - depuis le général de Gaulle -  à ne pas finir son mandat.

                                                                                                 L’édito de Guillaume Bigot

 

Quatre phénomènes se conjuguent pour fragiliser sa présidence au point où il pourrait être poussé à quitter l’Élysée avant 2022.

La première source d’affaiblissement de son mandat réside dans le caractère restreint, voire friable, de son socle électoral originel.

Le président Macron appartient à la droite orléaniste. Comme VGE, François Bayrou ou Alain Juppé (un gaulliste contrarié). Et ce n’est pas un crime.

C’est une famille de pensée et d’action qui chérit des idéaux et des projets (faire l’Europe fédérale, libéraliser l’économie et favoriser les milieux d’affaire) parfaitement respectables.

Seulement, une telle étiquette ne rassemble guère plus de 15 % de l’électorat.

L’ observateur avisé de la chose publique qu’est Jérôme Jaffré, le directeur du CECOP (Centre d’études et de connaissances sur l’opinion publique) analysait justement dans les colonnes du Figaro[1] : « le macronisme, sous forme de parti politique, est ramené au niveau historique du centre sous la Ve République soit 15% des suffrages exprimés. »

Or, ce socle étroit, le fondateur d’En marche n’a pu l’élargir à 25 % qu’en offrant aux électeurs un story telling tendant à leur faire croire qu’il incarnait d’une volonté farouche de rupture et de réinvention de l’offre politique.

« Je suis un homme jeune, nouveau, je ne suis pas lié à la classe politique et je vais non seulement vous en débarrasser, mais tout changer en profondeur. » Voilà le message subliminal transmis, pendant la campagne de 2017, par la propagande d’En Marche

Emmanuel Macron a à la fois capté une profonde aspiration au dégagisme - en partie assouvie au plan du personnel politique -, mais aussi un puissant désir d’inflexion de la stratégie proposée à la France depuis le traité de Maastricht et imposée, depuis le rejet du traité constitutionnel européen de 2005.

Or, son projet réel ne consistait pas à infléchir d’un millimètre la direction euro-libérale du véhicule France mais à appuyer, pied au plancher, sur la pédale d’accélérateur afin de rendre la société française encore plus individualiste, l’économie française encore plus ouverte et l’État français encore plus inféodée à Bruxelles.

Croyant sincèrement que la ligne maastrichtienne poursuivie depuis 1992 était la bonne et la seule, le jeune inspecteur des finances s’est rangé à l’avis du Florentin : « les moyens accusent, la fin excuse ». Reprocher ce machiavélisme à Macron serait de mauvaise guerre.

Seulement, le petit prince de l’Inspection des finances porté aux « unes » par le CAC 40 n’a pas correctement apprécié le rapport de forces.  Même élargi à 25%, son socle électoral s’est révélé trop limité pour autoriser de grandes réformes. Surtout pour un homme et un parti dépourvus de tout enracinement local.

On connaît la suite :  jacquerie des gilets jaunes, manifestations contre la réforme des retraites, palinodies et fanfaronnades pendant la crise du Covid ont considérablement rétréci ce socle déjà étroit.

Le second phénomène qui a profondément décrédibilisé Emmanuel Macron, c’est son comportement fort peu présidentiel et pour tout dire irrespectueux du peuple français lequel est pourtant son supérieur hiérarchique. Inutile de rappeler les quolibets, les petites vexations, les expressions de mépris plus ou moins bien dissimulées à l’endroit de « son » peuple, elles se sont combinées avec des attitudes provocantes où le monarque républicain a tenu à ostensiblement prendre ses aises, prenant soin de montrer à tous qu’il ne comptait se ne laisser guider que par son « bon plaisir. » Ce fut le cas lorsque Macron préféra couper des têtes à la préfecture de police de Paris plutôt que de limoger son favori, Alexandre Benalla. Ce fut encore le cas avec cette fête de la musique transformée en gay pride. Ce fut toujours le cas où l’on vit, pendant la pandémie, un farfadet présidentiel revendiquer crânement ses erreurs - s’enorgueillir de ne pas avoir fermé les frontières ou soutenir que nous n’avions jamais connu de pénurie de masques - .

Le troisième phénomène, c’est que son programme - déjà peu légitime et bousculé par les gilets jaunes et par les grèves - a été balayé par la crise du Covid. D’ailleurs, la mère de toutes les réformes sur laquelle le président voulait être jugé, celle des retraites, a été abandonnée au début de l’épidémie.

Plus généralement, le triptyque (individualisme, marché, Europe) a été balayé par la crise au point où le plus illustre des marcheurs a lui-même admis qu’il allait devoir se réinventer, comme si un dirigeant politique ne tirait pas principalement sa légitimité de ses convictions, de ses idées ou de son programme.

 

Macron ou l’arrogance à l´épreuve du réel

Pour tout pouvoir, l’épreuve du réel est forcément celle du feu. Il faut toujours en rabattre de ses ambitions, sacrifier certains projets, mettre de l’eau dans son vin idéologique et composer avec les rapports de force mouvants et des circonstances imprévisibles. Mais s’adapter ne signifie pas se renier et manger totalement son chapeau. Pourquoi garder Macron pour faire tout le contraire de Macron ? Ce n’est sûrement pas parce qu’il est Macron qu’il peut espérer faire de vieux os à l’Élysée. Ce quadragénaire est, en effet, devenu la plus pure incarnation d’une classe dirigeante arrogante, impuissante et honnie. Macron, c’est la quintessence de l’énarque terminal. Son équation personnelle tend plutôt à le rendre odieux aux yeux des Français.

Le quatrième phénomène qui va transformer en poudre la légitimité résiduelle du locataire de l’Elysée, c’est la crise économique violentissime qui se profile. Une baisse de plus de 8 % du PIB. Mis à part la crise de 29, aucun chef d’État français n’avait encore été confronté à un tel choc. 

Le caractère cataclysmique de la situation ne peut-il offrir un effet d’aubaine à celui qui se vantait de ne pas être un président pour temps calmes ? Churchill disait qu’il ne faut jamais gâcher une crise…

Il est peu probable que Macron puisse exploiter à son profit la récession qui s’annonce. D’abord car la crise économique, causée par le confinement, aura été aggravée par une politique de déconfinement excessivement prudente de la part d’un exécutif criblé de plaintes. Le président, qui va très certainement remplacer Édouard Philippe, va essayer de faire endosser la responsabilité d’une gestion à la fois frivole - sur les masques et sur les tests mais aussi sur la date du confinement - et trop frileuse - à la fin, en raison de la peur des juges - à son premier ministre et à son gouvernement. Un tel calcul va se révéler extrêmement hasardeux pour un président que l’on a vu et trop vu pendant cette crise.

La réinvention de Macron va également dépendre du résultat des municipales et des régionales. Ces élections, avec des scrutins à deux tours autorisant des fusions de listes, ne vont guère l’aider surtout s’ils confirment la montée des écologistes qui pourraient gagner en faisant bloc avec LFI ou avec les restes du PS. Autant Macron peut espérer marier le big business - donc le libéralisme - et l’écologie, autant il va éprouver les pires difficultés à maintenir une alliance entre une gauche revancharde prompte à s’allier avec les verts sans s’aliéner aussitôt son noyau dur de centre droit qui veut plus de marché et moins de taxe. Le saut dans le fédéralisme européen offrira à priori une colle entre écologistes, socialistes et centristes de droite sauf que cette colle est aussi une épouvantable glue qui correspond à une nouvelle source d’illégitimité.

Plus de fédéralisme européen va braquer une opinion qui aspire désormais à plus de souveraineté. Les écologistes officiels ont les yeux de Chimène pour une Europe ultra mondialiste, mais l’électeur aspire à un autre type d’en même temps : à un air moins pollué et à produire et à consommer local.  Donc à moins d’Europe.

Si la grogne sociale s’amplifie, si elle revêt un tour violent, il n’est pas certain que les forces de l’ordre protégeront l’inspecteur des finances démissionnaire. Les policiers ont été poussés à bout, déconsidérés, l’État leur doit des millions d’heures supplémentaires non rémunérées. La police est profondément républicaine, extrêmement professionnelle et totalement loyaliste. Mais comment va-t-elle réagir face à un président qui pourrait demain se laisser aller à provoquer, invectiver voire à insulter les Français ? Difficile de le prédire. Mais ce goût de la bravade - qu’ils viennent me chercher - est profondément ancré dans la nature d’un quadragénaire qui aspire à un destin épique et dont la plus grande aventure fut, un jour, de prendre le train d’Amiens à Paris en première classe et dont la prise du pont d’Arcole a été de boucler un deal chez Rothschild.

L’écrivain italien Malaparte[2] avait raison : si des troupes armées tiennent le peuple en joug, il ne se passe rien. Et le pouvoir est souvent prêt à réprimer au nom du maintien de l’ordre. Mais Malaparte a tort car le véritable changement d’époque implique qu’un matin, soldats ou policiers mettent la crosse en l’air, soulèvent la visière de leur casque et disent à la foule : nous sommes avec vous. Nous n’en sommes plus très loin.

Macron peut suggérer à la presse qu’il soupèse l’emploi de chaque outil que lui offre la constitution pour se réinventer (changer de premier ministre, provoquer un référendum, dissoudre, démissionner pour se représenter). Aucun de ces instruments ne lui permettra de retrouver une direction qu’il a définitivement perdue.

Au lendemain du déconfinement, cet homme qui adore le théâtre peut jouer à faire semblant d’avoir le choix entre se relancer avec panache ou faire le dos rond.

Dans les faits, les deux choix qui s’offrent à lui sont à la fois moins glorieux et plus limités : se soumettre - dissoudre ou à minima changer de gouvernement pour organiser des élections - ou se démettre - démissionner - .

Seuls des évènements imprévisibles et tragiques (vague d’attentats ou émeutes sécessionnistes) pourraient lui offrir une opportunité de devenir président des Français. Macron ou le chaos ? La France peut légitimement nourrir d’autres ambitions.

 

Guillaume Bigot, chroniqueur sur C News, politologue et essayiste, est auteur de La Trahison des Chefs (Fayard 2013) qui dénonçait le remplacement du commandement politique par le management des gestionnaires. Il prépare son huitième essai aux éditions Plon : Populophobie, pourquoi il faut remplacer la classe dirigeante française

@Guillaume_Bigot

01/06/2020 - Toute reproduction interdite


Un manifestant tient une pancarte lors du 56e cycle de manifestations des Gilets Jaunes, à Paris le 7 décembre 2019.
Benoit Tessier/Reuters
De GlobalGeoNews GGN

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