Ces derniers jours, des flics ont jeté leurs menottes en signe de protestation. On les comprend. La police française est pluriraciale. C'est aussi l'une des polices les plus contrôlées au monde. Ce sont surtout les fonctionnaires les plus exposés de la République : 18 000 ont été blessés l'an dernier, dix-neuf sont morts en action et cinquante-cinq se sont suicidés. On comprend qu'ils soient dégoutés.

                                                                                                                                                                                                                                                 La chronique de Guillaume Bigot

 

Tout dirigeant se doit de défendre ses troupes lorsqu'elles sont attaquées. Le ministre Castaner a manqué à ce devoir tout en affichant une nouvelle preuve d'incompétence, en déclarant : « tout soupçon avéré de racisme donnera lieu à une sanction. » En effet, de deux choses l'une : ou il parlait d'un soupçon, donc d'une accusation non avérée, ou il évoquait un racisme avéré et dans ce cas, ce ne pouvait être un soupçon.

Comme l'a expliqué Gilles Legendre, ce gouvernement est trop intelligent pour nous. Nous, nous sommes des gaulois un peu analphabètes et réfractaires. Alors faisons un effort : qu'a bien pu vouloir dire Christophe Castaner ?

Soit qu'il y a des racistes dans la police et jusqu'ici ils n'étaient pas sanctionnés... Bel aveu. Soit que le premier flic de France s'apprêtait à en sanctionner sur un simple soupçon... Beau projet !

Seulement, en démocratie, on sanctionne des actes ou des paroles. Pas sur des soupçons.

Dépassés par tant d'amateurisme, nous le sommes tous. Mais justement, tâchons de ne pas céder à l'émotion et décryptons cette stupéfiante déclaration du ministre : « Je crois que l'émotion mondiale, qui est une émotion saine sur ce sujet, dépasse au fond les règles juridiques qui s'appliquent. »

La justice comme l'État et, à fortiori, l'État de droit, repose sur la maîtrise de l'émotion.

La notion d'État suppose que l'on ne se fasse pas justice soi-même sous le coup de l'émotion.

Le droit vient du latin recto, d'où vient rectiligne mais aussi rectitude.

Dans un État de droit, pour rester cohérentes et morales, les règles juridiques ne doivent surtout pas céder devant l'émotion.

Macron et son équipe piétinent nos institutions

La première chose qu'apprend un étudiant en droit, c'est ce que l'on appelle la pyramide des normes. Cela peut sembler très théorique mais c'est très important et très simple. Exemple : la loi sur l'état d'urgence qui interdisait tout rassemblement de plus de 10 personnes, pour être légale, se devait de rester compatible avec la Constitution. Si le ministre de l’Intérieur, nommé par le président sur proposition du premier ministre, en vertu de la constitution, tolère, au nom de l’émotion, les manifestations en soutien aux Traoré, il crée une situation incohérente et injuste. Il flanque par terre la pyramide des normes et reconnait qu'à son sommet domine l'émotion.

L'affaire Traoré n'est pas encore jugée. Le président de la République, pourtant garant de l'indépendance de la justice, a pourtant demandé à sa garde des sceaux de s'en mêler.

Là-encore, le premier magistrat a fait primer l'émotion sur le respect de la règle juridique.

En politique, l'émotion porte un nom, c'est la démagogie.

Certes, tout ce beau monde est en plein rétropédalage et c'est encore ce qu'a tenté de faire Emmanuel Macron lors de son allocution, mais le mal est fait.

Derrière l'énormité de Castaner et l'humiliation de Belloubet, il y a donc le scandale Macron, celui d'une équipe qui piétine allégrement nos institutions.

Le président évoquant la souveraineté européenne vide ainsi de sa substance le concept de souveraineté et tente d'habituer le peuple à une forfaiture permanente.

L'État de droit a plié face à la mauvaise foi d'une famille qui essaye de se faire passer pour les Luther Kings alors qu'ils ne sont que les Thénardier.

Les conséquences de cette cascade de l'émotion sont terribles.

Si la loi n'est plus la même pour tous, elle n'est plus la loi.

Le 18 mars, alors que nos lits d'hôpitaux allaient être saturés, Laurent Nuñez, numéro 2 du ministère de l'intérieur expliquait aux préfets : « Ce n'est pas une priorité de faire cesser les rassemblements dans certains quartiers. »

Il faut traduire : dans les quartiers sensibles, c'est-à-dire, là où sont concentrés les immigrés, ce n'est donc pas grave si la loi n'est pas appliquée et que l'on tombe malade. Quel racisme ! Pourquoi un tel deux poids deux mesures ? Parce que les autorités craignaient et craignent toujours que les banlieues se soulèvent. Quel lâcheté !

La peur domine la loi. L'émotion s'impose encore à la règle juridique.

A contrario, personne n'a oublié les gilets jaunes chargés, gazés et parfois énucléés. 11 morts et 4000 blessés. Ni pardon, ni oubli. Il faudra rendre des comptes.

Aujourd'hui, si vous manifestez pour vos salaires, l'État macronien vous enverra les CRS. Si vous êtes un repris de justice, si vous brûlez un bus, si vous escroquez un handicapé, si vous êtes soupçonné d'un viol non avéré, vous serez reçu par le ministre de la justice.

Jean de la Fontaine disait déjà « selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cours vous rendront blanc ou noir ».

Blanc ou noir, pas au sens des racistes binaires du Cran ou des Indigénistes, mais blanc ou noir au sens où le pouvoir tend naturellement à s'incliner devant la loi du plus fort. Cette séquence Castaner-Belloubet-Macron est gravissime. Certains veulent éviter la guerre civile au prix du déshonneur, ils déshonorent la République, mais ils préparent la guerre civile.

Guillaume Bigot, chroniqueur C News et politologue prépare son huitième essai aux éditions Plon : Populophobie, pourquoi il faut remplacer la classe dirigeante française.

@Guillaume_Bigot

15/06/2020 - Toute reproduction interdite


Le ministre de l'intérieur Christophe Castaner et le président Emmanuel Macron lors d'une visite à Quatzenheim
Frederick Florin/Pool via Reuters
De GlobalGeoNews GGN