Analyses | 9 juin 2021
2021-6-9

Macron giflé : L’éternel « retour au concret » pour le président ?

De Roland Lombardi
4 min

Lors de son « Tour de France des régions » afin de « revenir au contact du pays », le président de la République a été giflé par un homme dans la Drôme. C’est la première fois dans l’histoire que le premier des Français – rois et présidents confondus – est victime d’une telle humiliation. Que révèle ce geste de la situation du pays ?

La chronique politique de Roland Lombardi

La gifle reçue par Emmanuel Macron est éminemment condamnable. Au-delà de l’agression sur l’homme, c’est la fonction et le symbole qui sont humiliés.

Toutefois, comme le dit lui-même le Président, il faut d’abord « relativiser cet incident ». En effet, politique et violence vont de pair, même en démocratie. Plusieurs hommes politiques ont déjà subi des agressions durant leurs campagnes électorales. Il est vrai qu’ici, il s’agit du magistrat suprême. Mais déjà en juin 1899, alors que l’ambiance politique de l’époque est explosive du fait de l’affaire Dreyfus, Émile Loubet, le président de la République ( sous la IIIe République) reçoit au champ de courses d'Auteuil, un grand coup de canne sur la tête de la part du baron de Christiani, un royaliste. Ce dernier sera condamné à 10 ans de prison ferme pour cet outrage au chapeau présidentiel.

112 ans plus tard, à Brax, le président Sarkozy est violemment agrippé par un homme de 32 ans qui en sera quitte pour six mois de prison avec sursis.

Ne soyons pas naïfs, sans remonter trop loin dans le temps, tous les présidents de ces soixante dernières années ont été haïs à un moment donné. Toute responsabilité et tout pouvoir génèrent, à tort ou à raison, de la réprobation voire de la détestation. C’est ainsi, c’est la nature humaine. La palme de l’animosité allant peut-être à Mitterrand, De Gaulle et Sarkozy. N’oublions pas que De Gaulle était honni par les communistes et a été l’objet d’au moins une dizaine de tentatives d’assassinat de l’OAS dont certaines ont bien failli lui coûter la vie…

François Hollande, le « président normal », était plus moqué voire pris en pitié pour son costume trop grand (dans tous les sens du terme !) qu’autre chose.

Or, hier dans la Drôme, Macron est le premier président de la Ve République à être victime d’une telle humiliation, une gifle reçue par un homme étant le geste suprême de l’affront.

En quelques heures à peine, la scène a fait le tour de la Toile et des télévisions françaises et malheureusement du monde.

Cet acte choquant doit toutefois être replacé dans un contexte de climat d’extrême violence inédite dans le pays et d’immense colère des Français.

Le laxisme, le déni, la vacuité et l’incompétence de l’élite dirigeante actuelle face aux crises multiples que traverse aujourd’hui la France en sont les principales causes.

Au-delà de la morgue et de l’arrogance de classe du dernier locataire de l’Élysée pour « ceux qui ne sont rien » , celui-ci a par ailleurs, bien plus que ses deux prédécesseurs et comme jamais, désacralisé la fonction présidentielle.

Pourtant, Emmanuel Macron, se voulait « Jupiter ». Il avait compris dès son élection en 2017, que les Français avaient besoin inconsciemment d’un retour à un « président-monarque », comme le définit dans les faits la constitution de 1958. Malheureusement, sans boussole ni conviction, il est à la merci de ses équipes de communicants de la bobosphère, déconnectés du monde réel. Et il est très vite tombé dans les pires travers des leaders progressistes en jetant dans le caniveau l’image présidentielle et l’autorité de l’État, en un mot, tout le « charisme » (au sens quasi théologique du terme) du chef suprême.

On se souvient tous de l’épisode de juin 2018, lors de la fête de la musique, lorsque le couple présidentiel, à l’Élysée, prit la pose, entouré d’un groupe de « danseurs » et de « musiciens » se réclamant de la communauté LGBT noire et dont le chanteur portait un T-shirt volontairement provocateur où l’on pouvait y lire : « Fils d’immigré, noir et pédé ». Puis en octobre 2018, la fameuse photo du président avec des prisonniers antillais qu’il enlace (!) et dont l’un d’entre eux fait un doigt d’honneur à l’objectif...

Sans oublier tout récemment, la pitoyable séquence du chef de l’État avec deux YouTubeurs débiles !

Comme je l’écris dans notre dernier ouvrage collectif, (Re)penser la France d’après (Éditions Bold)[1], « c’est probablement ce qui rapproche tant le jeune paysan d’Auvergne, dit « Français de souche », d’un jeune de banlieue, quelle que soit son origine : le mépris de l’élite dirigeante actuelle, technocratique et pitoyablement hors sol. Car s’ils la méprisent c’est qu’elle est méprisable ».

Et pour un chef, il y a pire que de susciter de la haine : le mépris !

En attendant, lui qui voulait par son « Tour de France des régions », « revenir au contact du pays », il a été servi !

Espérons au moins que la petite calotte de la Drôme soit pour Emmanuel Macron un salutaire « retour au concret » si cher à Lénine. Qu’il mesure enfin la dure réalité du quotidien des Français et ce qu’endurent, en bien pire, policiers, gendarmes, enseignants, ou toutes les femmes et les jeunes qui prennent quotidiennement les transports en commun la peur au ventre…

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

https://www.facebook.com/Roland-Lombardi-148723348523778

[1] https://ed-amphora.fr/produit/non-classe/repenser-la-france-dapres/

09/06/2021 - Toute reproduction interdite


Le président Emmanuel Macron pose pour un selfie avec un jeune dans le Quartier Orleans lors d'une visite sur l'île de Saint-Martin, le 29 septembre 2018.
© Eliot Blondet/Pool via Reuters
De Roland Lombardi