Analyses | 28 septembre 2019

Macron et l’immigration : électoralisme machiavélique

De Maya Khadra
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A 15 jours  du débat sur l’immigration à l’Assemblée nationale, le Président de la République, Emmanuel Macron a pris la parole devant les députés de la majorité pour leur réclamer de « regarder le sujet en face ». Pour quel résultat ? Analyse de Maya Khadra

Le story-telling d’En Marche n’a pas cessé de nous surprendre. Jouer sur les connotations, les mots, s’approprier les combats des adversaires politiques en s’évertuant à gruger des votes pour les prochaines municipales, voire les prochaines élections présidentielles, manger à tous les râteliers idéologiques d’une manière éhontée et sans se sentir lésé par les contradictions profondes qu’une telle imposture pourrait suggérer : discours aux résonances monarchiques et traditionalistes chez les Bernardins, à Versailles ou ailleurs, appui du progressisme technologique par le biais du vote de la loi bioéthique permettant la PMA pour toutes, tirer à boulets rouges sur Salvini et les lépreux du populisme qui ferment les ports face aux migrants, puis être traversé par une illumination… « En prétendant être humaniste, on est parfois trop laxiste ».

Cette phrase énoncée par Emmanuel Macron, ex-banquier ami des ploutocrates et parangon aguerri de la Start-up nation, n’est pas soucieuse de remédier aux prodromes des problèmes identitaires et civilisationnels qui divisent la France à cause de l’intégration ratée de tout un pan d’immigrés et d’enfants d’immigrés. Elle est surtout sournoisement attentive au dernier sondage paru lundi dernier, qui plaçait la maîtrise de l’immigration en haut de la liste des préoccupations des Français.

Selon un sondage Ipsos-Sopra Steria, l’immigration est en effet le thème prioritaire pour 56 % des sympathisants du parti Les Républicains. Cette enquête d’opinion indique aussi que 64 % des Français ont l’impression « qu’on ne se sent plus chez soi comme avant ». A six mois des municipales et trois ans de la présidentielle, le chef de l’Etat entend être offensif sur ce sujet régalien sur lequel la droite et l’extrême droite se font plus souvent entendre. Tout en reniant de plus belle sa vieille famille politique, « la gauche », en lui reprochant d’avoir été aveugle pendant de longues années - les années où Macron était encore dans le bercail socialiste - en ignorant ce problème ou en le reléguant aux oubliettes des tiroirs gouvernementaux, le jeune Président a découvert l’eau tiède : « La raison derrière le vote populaire à l’extrême droite » !

Attitude électoraliste qui ne devrait pas agir plus que de la poudre de perlimpinpin sur l’opinion publique en France. Macron anticipe les prochaines batailles électorales : il plaît aux progressistes, il plaît aux classes aisées qui vivent loin de l’archipellisation malheureuse de la France et il essaie, par un tour de magie discursive assaisonnée à quelques expressions empruntées au Rassemblement national, d’attirer vers lui les troupeaux populaires égarés et orphelins d’une certaine gauche issue des classes défavorisées qui a voté Jordan Bardella aux Européennes. Ruse politique mettant, pourtant, à nu la fragilité du bloc parlementaire En Marche ; le même qui s’est opposé à la loi Collomb, considérée comme plus drastique que toutes les mesures sécuritaires contre l’immigration entreprise par Nicolas Sarkozy.

Dans une tribune publiée mardi, 15 députés de l'aile gauche de LREM appellent aussi à « éviter une hystérisation inversement proportionnelle à la réalité migratoire » et invitent à « parler intégration ». Dans une lettre ouverte au Premier ministre et au ministre de l'Intérieur, les mêmes élus appellent par ailleurs à ne pas remettre en cause l'Aide médicale d'État (AME) dont bénéficient quelque « 300 000 personnes étrangères, sans papier ou en situation précaire de séjour ». Le député LREM Aurélien Taché, quant à lui, organise un événement sur le thème de l’accueil des migrants en présence de la coqueluche des défenseurs des « No borders » Carola Rackete, la capitaine du navire humanitaire SeaWatch. Macron réussira-t-il à garder sa majorité traversée par des sensibilités si différentes ?

Sur un autre plan, celui des deux poids deux mesures européen, pourquoi Salvini, Orban et la Grande Bretagne du Brexit subiraient-ils des objurgations et des sanctions ou menaces de sanctions qui leur tombent dessus comme un couperet quand ils remettent en question les politiques migratoires de l’Union Européenne, alors que le jeune Président Macron jouit d’une immunité qui lui permet de dire tout et son contraire et de surfer sur la vague de tout ce qui peut le rendre irréprochable : humaniste mais pas laxiste, progressiste mais attaché à une forme d’autorité monarchique traditionnaliste, écologiste sans froisser les lobbies du libre-échange économique pas très « climate friendly ».

Le vrai populisme est celui d’Emmanuel Macron. Il fait fi des peuples et prend à la légère l’instinct populaire - cette forme de sagesse collective tant expliquée et affectionnée par l’historien Michelet - en divulguant sornettes et discours résonnant fallacieusement comme de douces berceuses. Mais cette stratégie est cousue de fil blanc. Et le jeu est tellement évident que les intentions sont révélées. Sinon, pourquoi avoir occulté ce sujet du Grand débat national ? Pourquoi l’avoir dérobé au peuple participant à ce grand débat, pourtant bien sélectionné et passé au tamis ? L’immigration est ce lit de Procuste pour Emmanuel Macron. Il taille le débat à la dimension de ses ambitions électorales. En continuant cette stratégie de grugerie idéologique, en adoptant un discours kaléidoscopique vertigineux qui va du progressisme au discours identitaire, Emmanuel Macron s’avère être un funambule qui cherche à garder un équilibre gagnant dans une société qui se fracture. Cependant, la vacuité qui sépare le funambule de la terre ferme de la cohérence risquerait de brouiller l’équilibre d’un Président qui ne sait plus à quel saint se vouer pour gagner les prochaines échéances électorales…

22/09/2019 - Toute reproduction interdite


Le président français Emmanuel Macron prononce un discours devant les ambassadeurs étrangers basés à Paris au Palais de l'Elysée, le 27 août 2019.
. Yoan Valat / Pool via REUTERS
De Maya Khadra

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