Dans le cadre d’une réception consacrée à la mémoire des harkis ayant combattu aux côtés de l’armée française durant la guerre d’Algérie, le président français leur a « demandé pardon » et a annoncé une loi de « reconnaissance et de réparation ». Des mots justes, mais qui cachent mal toute l’indécence macronienne…

La chronique politique de Roland Lombardi

C’est à chaque nouvelle élection importante que malheureusement tous les gouvernements se souviennent des harkis.

À la fin de la guerre d’Algérie, la France s’engage à accueillir après le conflit tous les combattants musulmans ayant servi sous le drapeau et leur famille, mais Paris revient sur cet engagement à la suite des accords d’Évian signés en 1962 - humiliants pour la France -, et qui ne seront jamais respectés par Alger.

En 1962, on dénombre 263 000 musulmans engagés aux côtés de la France en Algérie : 60 000 militaires réguliers, 153 000 supplétifs, dont 60 000 harkis, et 50 000 notables francophiles (chiffres officiels). Avec leurs familles, ils représentent environ 1,5 million de personnes sur 8 millions de musulmans algériens. Il y a donc à l’époque quatre fois plus de combattants musulmans du côté français que dans le camp FLN !

Quoi qu’il en soit, lors du Conseil des ministres du 25 juillet 1962, le président de Gaulle déclare : « On ne peut pas accepter de replier tous les musulmans qui viendraient à déclarer qu’ils ne s’entendront pas avec leur gouvernement ! ». Suivront alors les ordres iniques du pouvoir gaulliste d’abandonner ces soldats, qui avaient choisi la France, à leur sort tragique. Les livrant ainsi littéralement aux cruelles représailles du FLN (menées, comme toujours, par des « libérateurs » de la dernière heure !). Moins de 50 000 d’entre eux parviendront finalement à rejoindre la métropole grâce notamment à certains de leurs officiers français qui, au mépris des ordres de Paris, parfois de leur vie et de leur carrière, ne pouvaient cautionner l’abandon de leurs hommes. En France, ils seront alors parqués dans des camps ! Ce n’est qu’en 1974, par la loi du 9 décembre, soit 12 ans plus tard, que les harkis comme les autres supplétifs obtiennent le statut d'anciens combattants s'ils habitent en France, puis s’ils habitent en Algérie à partir de 2010.

Aujourd’hui, les harkis et leurs descendants représenteraient entre 500 000 et 800 000 personnes.

Un hommage tardif et au goût amer…

Ce lundi, Emmanuel Macron a eu des mots justes envers les Harkis. Le Président a alors évoqué une histoire « grande et douloureuse » et a reconnu l’abandon ou l’accueil indigne des harkis, à la fin de la guerre d’Algérie. La France « a manqué à ses devoirs envers les harkis, leurs femmes, leurs enfants ». Un projet de loi de reconnaissance et de réparation sera voté, avant la fin de l’année, pour « réparer autant qu’il est possible ces déchirures ». « Quand on insulte un harki, on insulte la France » a-t-il ajouté. Demander pardon et revaloriser les pensions, c’est très bien. Mais personne n’est dupe. Pas même les harkis eux-mêmes, vu les incidents qui ont émaillé son discours. Car il est navrant qu’il ait fallu que le Président français soit candidat – toujours non déclaré – à sa propre réélection en 2022, pour l’application de ces justes propositions pourtant toujours rejetées ces dernières années.

Emmanuel Macron a donc l’outrecuidance - et surtout l’indécence - de vouloir profiter de ce drame et cette dernière sortie pour attirer à lui un électorat qui a toujours voté très à droite…

D'autant que le locataire de l’Élysée est très mal placé pour rendre hommage aux harkis et s’ériger en grand réconciliateur de l’Histoire. N’oublions pas que c’est lui qui qualifia la colonisation de « crime contre l’humanité » et qui confia à Benjamin Stora, dont le parti pris pro-algérien et FLN n’est plus à démontrer, un rapport sur « les mémoires de la colonisation et de la guerre d’Algérie ». N’oublions pas également que c’est son ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, qui avait déposé en Algérie une gerbe tricolore aux « martyrs » du FLN (en novembre 2020), suscitant une indignation légitime chez les harkis, les pieds-noirs et les anciens combattants.

De même, dès son élection et lors de son premier voyage officiel en Algérie, en décembre 2017, le nouveau président français avait fait preuve d’un certain courage en affirmant ne pas être « l’otage du passé » … tout en déposant une gerbe au monument des martyrs de la guerre d’Algérie, le Maqam E’chahid, honorant ainsi les « chahid » du FLN !

Finalement, Macron est égal à lui-même avec son « en même temps » et ses petits coups électoralistes à gauche comme à droite.

En attendant, le Président s’est bien gardé de désigner quelque responsable comme la gauche, les porteurs de valises et les complices du FLN, ceux-là mêmes qui traitaient les harkis de collabos ou encore, bien évidemment, le pouvoir gaulliste de l’époque. Normal : il y a tant d’autres électorats à ne pas froisser avant 2022 !

De fait, ce n’est pas demain la veille que nous aurons une reconnaissance - par exemple - des massacres de la rue d’Isly ou d’Oran en 1962 (là encore, du fait d’ordres indignes émanant de Paris). Ou des réponses de la part d’Alger sur le sort des disparus.

De Gaulle et ses successeurs, jusqu’à aujourd’hui, se sont toujours aplatis lamentablement devant le pouvoir algérien. À cause du pétrole, du gaz ou pour ne pas se mettre à dos le monde arabe. Et ces dernières années, pour cajoler l’autre électorat que représentent les fils d’immigrés. Aucun n’a jamais eu le courage d’être ferme avec ce pays, par exemple sur le simple entretien des cimetières français ou encore sur sa politique migratoire.

Aucun n’a compris non plus que l’on n’abandonne jamais ses alliés. Car au-delà de la morale, c’est de la psychologie même des relations internationales qu’il est question ici : on se discrédite auprès d’autres futurs et potentiels soutiens et surtout on perd tout respect de l’ennemi… et dans le monde arabe plus qu’ailleurs !

Bref, avec son hommage aux harkis, nous aurions pu penser que Macron avait enfin saisi l’importance de cet aspect de notre politique étrangère. Mais non. Ne nous faisons pas d’illusions : ce n’est malheureusement qu’un énième et indécent coup de com’ bassement électoral !

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

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Salah Abdelkrim est décoré du titre de "Chevalier de la Légion d'honneur" par le président Emmanuel Macron lors d'une cérémonie à la mémoire des Harkis, au palais de l'Élysée à Paris, le 20 septembre 2021.
©Gonzalo Fuentes/Reuters
De Roland Lombardi