Analyses | 4 avril 2021

Macron et les Armées : Derrière Jupiter, il y a Janus !

De Meriadec Raffray
4 min

Les armées ont sauvé la mise d’Emmanuel Macron. Au plus fort de la crise sanitaire, lorsque l’administration ne répond plus, ou au Sahel, où elles tiennent à distance les islamistes. En retour, il a su endosser son uniforme de général en chef. Serait-ce pour mieux instrumentaliser le dernier pan intact de la puissance française ?  Les dernières péripéties autour du programme franco-allemand de l’avion de combat du futur, le SCAF, jettent le trouble.

Analyse de notre expert des questions militaires, Mériadec Raffray.

En mai 2017, Emmanuel Macron endosse sans coup férir son costume de chef des Armées. Candidat, il a su envoyer les bons signaux. Il promet la hausse des crédits militaires, ébauche le service national universel. La droite et la gauche républicaine s’y retrouvent. Après sa soirée jupitérienne du Louvre en signe de rupture avec Hollande, le nouvel élu entame un parcours initiatique sans faute. Visite discrète aux blessés de guerre, plongée à bord d’un sous-marin nucléaire lanceur d’engin. Jusqu’au 13 juillet, où la machine s’emballe. Réprimande publique du chef d’état-major des armées, démission de l’intéressé, tollé général. Le pouvoir laisse entrevoir son vrai visage, accusent les opposants. Le monde kaki tourne vite la page. On lui garantit 1,7 milliards de crédits supplémentaires par an. « Que pouvait-on obtenir de mieux ? » justifient les officiers qui ont fait allégeance.

Ce n’est pas Macron, mais les circonstances, qui ont sauvé les Armées du déclassement. Le retour du terrorisme. L’explosion des tensions internationales. Et surtout la crise sanitaire. En 2020, aux oubliettes les fameux critères de Maastricht : il faut emprunter massivement pour soutenir l’économie confinée. Alors que les experts anticipaient la dislocation de la loi de programmation militaire 2019-2025 sur la facture des Gilets Jaunes et des cheminots grévistes, elle se retrouve sanctuarisée. Et personne ne bronche. Tant mieux. En 2021, avec quatre ans d’avance sur le calendrier du gouvernement, le budget des armées (39,2 milliards d’euros) frôle le fameux horizon des 2% du PIB fixé par l’OTAN. Pas de quoi pavoiser, c’est la conséquence mécanique du recul de notre richesse nationale. L’année dernière, tous les grands pays ont maintenu ou accru leurs dépenses militaires. La hausse mondiale atteint 3,9%, quasiment autant que le record de 4% enregistré en 2019.

On ne part pas à la guerre avec un chef qui n’a pas de chance, professent les généraux. Pour Emmanuel Macron, les retombées politiques de l’investissement dans la défense sont inespérées. Mi-mars 2020, quand la pandémie s’abat sur la France, que la vérité éclate sur l’hôpital et sur l’incurie de la haute fonction publique, il se retourne vers l’ultima ratio pour reprendre en main sa communication. Réponse immédiate des Armées, qui lancent l’opération Résilience. A l’été, celles-ci jonglent à nouveau pour voler au secours du Liban meurtri. Jamais nos soldats n’ont autant été engagés en opération. Six mois plus tôt, les généraux ont sollicité des renforts pour le Sahel. Ils les obtiennent et louent un Macron de la trempe d’un Chirac, tranchant entre les options, fiable. Le chef de l’Etat peut se féliciter d’avoir suivi ses conseillers militaires. Les points marqués en un an dans la bande saharo-sahélienne (la « BSS ») masquent l’absence de stratégie globale de la France. Et font patienter une opinion publique qui, à un an et demi de la présidentielle, s’interroge.

Sur le front intérieur de la crise sanitaire, l’Elysée a vite compris l’intérêt du Conseil restreint de Défense. Il en use et abuse pour neutraliser les corporatismes, dépasser les freins des administrations civiles grippées. Les oppositions hurlent au détournement des institutions. Au moins, le président ne renonce-t-il pas à gouverner. Le vrai problème est ailleurs, plus grave. Tantôt acculé, tantôt opportuniste, l’ex-banquier d’affaires fait feu de tout bois avec le dernier pan intact des atours de la puissance française. Il serait prêt, dit-on, à tordre le bras des industriels concernés, et à sacrifier l’un des joyaux de notre souveraineté et les milliers d’emplois qui vont avec, pour préserver le programme de coopération franco-allemande de l’avion de combat du futur, le SCAF. Le régalien et le souverain lui ont sauvé la mise. Il ne renonce pas à son « en même temps » idéologique, et poursuit ses chimères : la défense européenne, l’armée commune. Aucune capitale n’en veut, leurs préférant le parapluie américain - de Varsovie à Berlin, en passant par Bruxelles, les preuves s’accumulent.

40 milliards d’euros de contrats en jeu

L’affaire du SCAF est emblématique. En 2017, Berlin, qui a perdu son savoir-faire au sortir de la Seconde guerre mondiale, accepte de se mettre dans la roue des Français. En échange, elle obtient de sérieuses contreparties, dont le leadership sur le programme du char du futur (le MGCS). Depuis, ses représentants n’ont eu de cesse de tirer la couverture à eux. Les Français ont déjà beaucoup cédé. Fin février, c’est le clash avec Dassault Aviation, le maître d’œuvre du programme. Le constructeur du Rafale et du Neuron - un démonstrateur de drone de combat furtif avant-gardiste - dit niet à leurs dernières exigences exorbitantes. Il est logique que le bras de fer se tende lorsque 40 milliards d’euros de contrats sont en jeu, assurent les optimistes, pour qui le blocage n’est pas définitif.

L’épisode aura eu le mérite de dévoiler au grand jour les véritables ressorts des parties prenantes. L’Elysée explique qu’il faut absolument verrouiller le lancement du SCAF avant les législatives allemandes de juin prochain, de crainte qu’une percée des Verts ne signe sa mort. Les régionales du 14 mars au Bade Wurtemberg et en Rhénanie-Palatinat accréditent ce scénario. Mais l’argument peut lui être retourné. Pourquoi céder à un partenaire dont les garanties sont si fragiles ? Réponse : pour ne pas torpiller la seule avancée tangible de cette Europe de la Défense dont le président a fait l’alfa et l’omega de sa politique sur le « vieux continent » lors de son discours à la Sorbonne. Oui aux coopérations industrielles européennes, si elles profitent à la France. L’Allemagne ne dit - et n’agit - pas autrement.

22/03/2021 - Toute reproduction interdite.


En tant que plus grand programme de défense européen des prochaines décennies, le SCAF vise à repousser les limites de l'innovation et de la technologie.
© Airbus
De Meriadec Raffray

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