Roland Lombardi est analyste et docteur en histoire contemporaine. Il nous livre son analyse sur les récentes déclarations de Emmanuel Macron sur la Shoah et la Guerre d'Algérie.

Dans son vol le ramenant d’Israël où il était présent pour la commémoration du 75e anniversaire de la libération des camps de la mort nazis, le président français s’est confié au Figaro, notamment sur les questions de mémoire et d’identité. Emmanuel Macron a alors émis l’éventualité d’un travail de mémoire sur la guerre d’Algérie, souhaitant que ce sujet obtienne, sous sa présidence, « à peu près le même statut que celui qu’avait la Shoah pour Chirac en 1995 » !

Depuis, l’Elysée a effectué un rétropédalage bienvenu, en récusant toute comparaison entre la Shoah et la guerre d’Algérie. Finalement conscient de la « singularité la plus extrême » de l’Holocauste, la présidence française affirme donc qu’il s’agit d’un « crime absolu qui ne peut être comparé à aucun autre ».


Il est toutefois nécessaire de revenir sur ce nouveau couac présidentiel pour apprécier la profonde misère intellectuelle d’une certaine élite française.
En effet, en comparant deux évènements historiques graves mais si différents, le chef d’Etat français fait preuve d’une négligence intellectuelle et politique qui peut avoir des conséquences désastreuses sur les plans politique et géopolitique. Cependant, venant de l’actuel locataire de l’Elysée, cette nouvelle « sortie » n’est pas surprenante.

Elle résume très bien la personnalité d’Emmanuel Macron, son décalage avec les réalités de ce monde, de son histoire et son absence totale de « colonne vertébrale ».
Car l’analogie entre la Solution finale et l’histoire franco-algérienne est une aberration historique. D’un côté, une entreprise macabre d’extermination systématique d’un peuple (avec 6 millions de victimes). De l’autre, avec la conquête de l’Algérie (qui n’existait pas à l’époque) de 1830 à 1847, une conquête française de « domination » et non « d’appropriation et d’éradication » comme ont pu l’être parfois les conquêtes coloniales des Anglo-saxons.


Ensuite, sur l’épisode précisément de la « guerre d’Algérie » (1954-1962), que les Algériens appellent guerre d’indépendance ou révolution algérienne, il faut rappeler que le gouvernement français de l’époque avait envoyé son armée dans un territoire juridiquement français depuis plusieurs décennies. Elle y combattait un mouvement indépendantiste, le FLN, usant du terrorisme, ce qui est naturellement une des principales armes dans un conflit asymétrique. Au passage, il faut rappeler que si ce dernier a finalement gagné l’indépendance, il le doit moins à une victoire militaire qu’à une victoire politique due à la seule volonté de de Gaulle de se débarrasser de ce « boulet », lui qui ne concevait pas qu’un Algérien soit français !


Cette guerre a été plus vécue comme une véritable guerre civile et une tragédie pour nombre de Français et d’Algériens. Malheureusement, il n’y a jamais eu, de la part de la France comme de l’Algérie, une volonté pour engager un vrai travail de réconciliation entre les deux peuples et les deux nations comme cela s’est fait dans d’autres pays ayant connu ce genre de conflit. Il aurait été souhaitable, « à chaud » et dès la fin du conflit en 1962, que soit instaurée par exemple une date « neutre » pour célébrer une véritable Réconciliation basée sur le pardon réciproque.
Au lieu de cela, les autorités algériennes se sont emparées de la question coloniale et ont entretenu un sentiment anti-français afin d’en faire une arme politique interne. En effet, ces sujets furent pendant des décennies un moyen efficace pour fédérer la population algérienne et surtout la détourner des réels problèmes socio-économiques auxquels elles étaient confrontées.

Comme je l’explique dans mon dernier ouvrage, Les Trente Honteuses, du côté français, dès la fin de la guerre d’Algérie, et ce pour des raisons bassement commerciales - déjà ! - et en vue d’une nouvelle « politique arabe » plus qu’hasardeuse, Paris ne cherchera absolument pas à faire respecter les engagements pris à Evian. Le gouvernement français de l’époque (comme ceux qui suivront d’ailleurs), fermera les yeux sur la plupart des différentes initiatives unilatérales des Algériens qui les videront totalement de leur contenu et qui infligeront une série d’humiliations à la France.


Enfin, nous avons laissé s’abattre une véritable chape de plomb idéologique et de partis pris (Tiers-mondisme, anticolonialisme puis un gauchisme résolument anti-occidental) sur la recherche historique. On ne compte plus les écrivains, les intellectuels, les chercheurs ou les historiens français qui dépeignent ce passé colonial comme faisant partie des « heures les plus sombres de l’histoire française ». Par conséquent, « la domination impitoyable » ou, à l’inverse, la « faiblesse » de la France n’ont fait que ternir son image notamment, comme je le décris dans mon livre, ses relations avec le monde arabo-musulman jusqu’à nos jours.

En abordant le sujet de cette manière ou comme en qualifiant « la colonisation comme crime contre l’humanité », le président Macron, qui rappelons-le est aussi le chef des armées, fait une faute morale puisqu’il insulte la mémoire des soldats français tombés sur la terre algérienne, celle des Harkis massacrés par le pouvoir FLN et les pieds-noirs, rejetés.

Electoralisme dangereux


Sa déclaration a un but électoral. Voyant sa côte de popularité fondre comme neige au soleil, tente-t-il de séduire une partie de la jeunesse franco-algérienne ou d’origine maghrébine, abreuvée par la version mythologique de la guerre d’Algérie enseignée par le FLN, dans laquelle la France aurait les torts exclusifs. Pari dangereux car il attise surtout le communautarisme qui fait déjà tant de mal à la société française. C’est également une grave erreur diplomatique. Car en relations internationales, tout n’est pas question de contrats commerciaux. C’est aussi affaire de psychologie. Au sud de la Méditerranée, comme au Moyen-Orient, on vit de dignité personnelle. Les peuples qui y vivent sont des gens fiers qui méprisent, plus que tout, ceux qui s’humilient ou ceux qui se renient, d’autant plus pour des histoires d’achats de pétrole ou de ventes d’armes.

Plus qu’ailleurs, pour être adopté dans le monde arabe comme un partenaire à part entière, il faut être respecté. Or, à la décharge de Macron, même si ses prédécesseurs ne sont jamais allés jusqu’à une reconnaissance officielle de la culpabilité de la France dans la guerre d’Algérie, il n’en reste pas moins que cette politique d’auto-flagellation et de concessions humiliantes, a véritablement débuté à partir de 1962.


Les dirigeants arabes - et particulièrement algériens - continuent donc à exiger des gages de repentance. Il est vrai qu’ils connaissent parfaitement la mentalité française, alors que nos responsables, eux, ne connaissent rien de la leur.
Alors pourquoi s’en priveraient-ils ?

Roland Lombardi vient de publier Les Trente Honteuses aux VA Éditions

26/01/2020 - Toute reproduction interdite


Les Trente Honteuses - Roland Lombardi
VA Editions
De Roland Lombardi