Depuis mars 2020 et la déferlante de la « vague verte » à Lyon où les écologistes se sont emparés coup sur coup de la mairie et de la métropole du Grand Lyon, les initiatives des Verts vont bon train. Tantôt jugés irréalistes, hors sols, voire dogmatiques par l’opposition et certains Lyonnais, les écologistes ont-ils toujours le vent en poupe ? Entre Saône et Rhône, du vélo à la cour de récréation, la ville de Lyon se met au vert … envers et contre tout.

Reportage de Alixan Lavorel, de retour de Lyon.

Ce lundi 22 novembre, sous les ors de l’Hôtel de Ville dominant la place des Terreaux de Lyon, sonnait un parfum de premier bilan pour la gouvernance écologiste de la troisième ville de France. 500 jours très exactement après leurs victoires aux élections municipales et métropolitaines, les Verts ont un bilan à défendre et une image à soigner après les multiples bourdes de début de mandat. Que ce soit auprès de certains Lyonnais, dont le quotidien rime de plus en plus avec insécurité d’un côté, et véritable calvaire des transports de l’autre. Mais aussi auprès des maires de la Métropole du Grand Lyon - regroupant 59 communes tout autour de Lyon au sein d’une même collectivité à part entière élue au suffrage direct par les habitants. Les édiles sont depuis des semaines vent debout contre Bruno Bernard – président (Vert) de la Métropole – et Grégory Doucet – maire (EELV) de Lyon.

Les raisons de cette grogne ? Une majorité verte jugée « hors sol » voire « dictatoriale » dans sa façon de gouverner : « L’opposition n’existe plus à Lyon, nous ne sommes tenus au courant de rien. Tout ce que l’on dit et propose est totalement écarté par principe. C’est un dogmatisme pur et ils ne s’en cachent même pas. Ils le disent ouvertement : « on a été élu, on fait ce qu’on veut » et l’argument du changement climatique est utilisé à tout va. Le résultat, c’est qu’aujourd’hui les écologistes sont en train d’épuiser les finances de la ville de Lyon. Payer environ 20.000 euros d’argent public une entreprise pour ouvrir et traiter le courrier des adjoints ou arroser les milieux environnementalistes de subventions, c’est ça la lutte contre le changement climatique ? » questionne Étienne Blanc *, l’ancien président de la droite lyonnaise à la Métropole. Il poursuit : « Les écologistes, ayant la majorité à la mairie et à la Métropole, gouvernent sans tenir compte des avis des communes. C’est une vraie dictature verte. Un exemple : s’ils décident de créer une voie cyclable - la mobilité étant une compétence de la Métropole - alors le maire découvre que l’on enlève des voies de circulation et des places de parking, sans consultation préalable au sein de sa propre commune ». S’il fallait retenir l’un des points de dissension majeur entre la majorité écologiste et l’opposition, celui des transports au sein de l’agglomération lyonnaise est tout trouvé.

« Ce sont eux qui étaient dans une tour d’ivoire ! L’ancienne gouvernance se faisait entre élus et sans aller plus loin que le territoire de la Métropole, c’était du clientélisme » se défend Jean-Charles Kohlhaas, vice-président de la Métropole de Lyon aux déplacements, à l’intermodalité et à la logistique urbaine. Son collègue, Fabien Bagnon vice-président de la Métropole en charge de la voirie et des mobilités actives ajoute que les écologistes coopèrent « avec tous les territoires voisins grâce à des décisions prises non pas pour faire plaisir au maire ou à un élu, mais pour réduire concrètement le nombre de voitures qui circulent ». L’objectif est clairement affiché et l’ennemi est désigné par les vice-présidents de la Métropole de Lyon, qui en profitent pour tacler leurs prédécesseurs : « On entend dire que réduire la place de la voiture en ville est antisocial par des élus que l’on n’entend jamais se soucier des pauvres, si ce n’est pour dire « qu’ils coûtent un pognon de dingue », jusqu’à ce qu’on touche à leurs propres mobilités », dénonce Fabien Bagnon. « Là, ils se souviennent que des gens souffrent et que l’augmentation du prix de l’essence va les impacter terriblement. Notre idée, c’est de développer un panel d’alternatives pour que chacun trouve sa mobilité, adaptée à son déplacement » … Nous devrions ajouter : et pourvu que ce ne soit pas la voiture. Cette dernière est désormais persona non-grata dans Lyon et un nouveau roi des transports a été couronné dans la capitale des Gaules : le vélo.

Des « approches pragmatiques et en phase avec l’actualité »

« Il y a deux façons de voir les choses. La première, est celle de nos prédécesseurs et qui est très française : on crée une infrastructure pour répondre à un besoin. Ça a été le cas du métro à Lyon, que l’on a promis à chaque maire dans sa commune … Mais aussi au niveau national avec le TGV. La seconde, est celle que nous partageons avec d’autres pays européens comme la Suisse, est de dire que la mobilité est une science humaine et sociale », explique Jean-Charles Kohlhaas. Son collègue Fabien Bagnon poursuit : « L’infrastructure crée l’usage. Créez des routes, il y aura de nouvelles voitures, élargissez les voies et d’autres arriveront ».

Les verts souhaitent stopper un modèle « à l’ancienne » notamment grâce au « Plan vélo » porté par Fabien Bagnon – avec son collègue de la municipalité Valentin Lungenstrass – qui est selon lui une « approche pragmatique et en phase avec l’actualité ». Il poursuit : « Depuis une douzaine d’années, l’utilisation du vélo est en forte progression à Lyon – autour de +14% par an en moyenne – avec une accélération à la sortie des confinements où l’on a même constaté une hausse de 30% ces derniers mois ». Une progression lente, mais réelle, et qui suit logiquement l’augmentation de l’offre en « mobilités douces » engagée lors des précédentes gouvernances à Lyon, et qui s’intensifiera avec les Verts : « C’est un projet qui demande du temps. Il est engagé lors de ce mandat et sera réalisé sur 3 ou 4 autres mandats au total », anticipe Fabien Bagnon. Un mandat à la Métropole est équivalent à celui d’une mairie, de l’ordre de six ans. Les Lyonnais pourront seulement espérer voir pleinement naître la « métropole 100% accessible à vélo » ... à l’horizon 2040.

Mais le serpent ne serait-il pas en train de se mordre la queue ? Les élus écologistes dénoncent ainsi les méthodes des anciennes gouvernances visant à construire des infrastructures pour répondre à un besoin … tout en faisant exactement pareil, mais pour les vélos. Les objectifs sont ambitieux : 250 kilomètres de voies cyclables seront disponibles à la fin du mandat actuel (en 2026) et 355km d’ici 2030 afin d’aider les usagers, notamment les plus pauvres, « à s’émanciper de la voiture, qui est une vraie bombe sociale » à Lyon, selon Jean-Charles Kohlhaas.

« Les Verts sont en train de tuer le centre-ville »

Bien qu’il reconnaisse que l’idée de mettre tous les Lyonnais à vélo relève davantage « d’un vrai fantasme » que de la réalité, Fabien Bagnon n’hésite pas à critiquer ces mêmes habitants du Grand Lyon récalcitrants à l’utilisation du vélo : « Plutôt que de ne pas pouvoir, ce sont plutôt des gens qui ne voudront pas. C’est une question de volonté. Tout le monde peut faire du vélo : il existe les vélos-cargo pour les familles ou les vélos adaptés et inclusifs pour les handicapés », avance le vice-président de la métropole. Même les séniors seront ravis d’apprendre que les Verts ne les oublient pas, et que grimper les pentes de la Croix-Rousse n’a jamais été aussi simple – et à tout âge ! - grâce à l’« assistance électrique équipant les nouveaux vélos, dont les Vélov’ – en libre accès à Lyon, ndlr ». Un discours étonnant qui frise le contre-sens mais qui « est déjà consensuel, puisque tout le monde fait du vélo » selon la Métropole écologiste.

Ce constat n’est pas du tout partagé par Isabelle Burtin, élue du sixième arrondissement de Lyon et présidente de la Fédération des commerçants de l’arrondissement. Cette dernière déplore des décisions prises sans tenir compte de la réalité du terrain : « Tous les commerces ne peuvent pas se faire livrer en vélo cargo ! Il y a de réels problèmes de mobilité à Lyon, que ce soit pour les livraisons mais aussi tout simplement pour la circulation et l’accès au centre-ville pour nos consommateurs, sans compter sur les places de stationnement qui disparaissent ». L’élue pointe également du doigt « les dangers pour certains livreurs qui doivent s’arrêter dans des rues de plus en plus exiguës ou sur les pistes cyclables et qui provoquent régulièrement des tensions ». Des échanges houleux particulièrement visibles sur le cours Vitton, l’un des axes majeurs du sixième arrondissement, où se mélangent le doux parfum de la praline lyonnaise et des particules fines dues aux embouteillages constants. En effet, l’artère où se retrouvent artisans locaux et commerçants de luxe a été transformée d’une route à deux voies pour les voitures à une voie consacrée aux vélos et une autre pour les voitures en fin d’année 2020. Une rencontre s’est déroulée, entre élus métropolitains, municipaux et commerçants afin d’alerter sur les difficultés de ces nouveaux « aménagements surprises ». Une réunion aux conclusions utiles ? « Pas du tout », soupire Isabelle Burtin, qui représente plus de 2000 commerçants : « Rien n’a changé et rien ne changera. Les élus écologistes sont dans leur idéologie. D’une part, le vélo et la trottinette ne sont pas accessibles physiquement par tout le monde. Et d'autre part, si les gens n’ont tout simplement pas envie, ils ont encore cette liberté de ne pas vouloir prendre un vélo ou une trottinette ! »

Des difficultés d’approvisionnements et un accès compliqué pour les clients au centre-ville de Lyon. C’est un mauvais mélange pour des commerçants toujours impactés par une pandémie interminable, mais qui selon les élus écologistes ont repris du poil de la bête : « Là où on a piétonnisé, le chiffre d’affaires des commerçants a explosé ! Moins on fait de places de parking devant les commerces, plus ils ont de clients. C’est logique : quand les gens sont obligés de stationner à 500 mètres d’un magasin, ils passent devant plusieurs autres commerces et multiplient leurs achats sur le chemin. Alors que s’ils stationnent juste devant, les clients consomment dans cet unique commerce et s’en vont », avance Jean-Charles Kohlhaas. Là encore, élus et commerçants ne semblent pas habiter la même ville. Selon Isabelle Burtin, « c’est totalement faux ». À l’approche des fêtes de Noël, la présidente de la fédération des commerçants du 6ème appelle les Verts au réalisme : « N’allez pas faire croire aux gens qui repartent les voitures pleines d’achats pour leurs familles et leurs amis qu’ils pourraient autant en profiter à vélo. Les commerces ont testé cette piétonisation et les conclusions sont sans appel ». Pour Étienne Blanc, ancien chef de la droite lyonnaise, les commerçants « comme de nombreux Lyonnais, ont peur des Verts ». C’est donc un constat inquiétant pour le centre-ville de Lyon, et qui ne se limite pas au 6ème arrondissement. Les problèmes de circulation et d’accès sont identiques dans le 1er et le 2ème arrondissement sur la Presqu’île – près de la place Bellecour et de la rue de la République – ou encore dans la grande rue de la Croix-Rousse. « Les gens ne viennent plus dans Lyon car ils s’arrêtent en périphérie. Les Verts sont en train de tuer le centre-ville », s’alarme Isabelle Burtin.

Cours d’école « dégenrées » et « végétalisées »

Le jour de la rentrée scolaire de septembre 2021 est forcément une journée chargée en émotion et en surprise pour les enfants. Mais à Lyon, le plus surpris a été le maire de la ville, Grégory Doucet, lors de sa visite de l’école La Sauvagère, fraichement revisitée à la sauce Verte dans le neuvième arrondissement. L’image d’un enfant, visiblement surpris par la pauvreté de sa nouvelle cour de récréation, avait alors fait le tour de France. Le jeune garçon n’avait pas hésité à faire part directement à l’intéressé de son mécontentement de ne plus pouvoir jouer au foot. Une cour « végétalisée » et « dégenrée » a été installée à La Sauvagère, permettant de « rééquilibrer l’accès aux espaces et travailler sur les usages de la cour d’école », selon Elise Dehédin – chargée de projet au sein de l’association Robin des Villes, qui a travaillé sur ces aménagements. Elle poursuit : « Ces modifications permettent de s’interroger. La cour est-elle uniquement un endroit où l’on se relâche, où l’on évacue la pression, ou est-ce que l’on peut imaginer cet espace avec d’autres visages, comme la possibilité de faire les leçons dehors ? ». Nouveaux revêtements avec moins de bitume pour repousser la chaleur, arbres fruitiers, cyprès et copeaux de bois ont donc fait leur arrivée en septembre.

Autre lieu, mais mêmes reproches formulés par l’opposition : « La mairie est en charge des écoles et c’est exactement la même chose qu’à la Métropole. Les écologistes disent faire de la consultation mais ne le font absolument pas » estime Étienne Blanc. Là où les élus de la majorité et de l’opposition se mettent d’accord quant à l’utilité évidente de végétaliser les cours d’école, en remplaçant le bitume et le métal par du gazon et du bois, une autre mesure, elle, ne passe pas et fait débat. Celle de « dégenrer » les cours d’école : « C’est de l’idéologie pure. Selon eux, le sexe n’est pas déterminé par la nature et donc on dégenre les cours d’école pour que les enfants puissent choisir leur genre « correctement ». C’est paradoxal, on décide de « laisser plus de choix aux enfants » sur qui ils sont, tout en leur interdisant de jouer ensemble », s’étonne Étienne Blanc.

Les cours « dégenrées » ? « C’est un concept dont je n’ai entendu parler que le jour de la rentrée lors de l’arrivée du maire de Lyon, et qui n’avait absolument pas été mentionné avant », confie le directeur de La Sauvagère Christian Maillot. Il rappelle que ces questions de genre « ne se posaient même pas » et que garçons comme filles étaient déjà mélangés lorsqu’ils jouaient au foot ou à quoi que ce soit d’autre, avant même l’installation de ces nouveaux aménagements « inclusifs » : « L’objectif était celui d’associer les enfants et leurs familles à la création de la nouvelle cour d’école, mais dans les faits on sait bien que c’est la Ville qui a le dernier mot », lâche le directeur d’école. Déçu ? Le mot ne sera pas lâché par ce dernier, qui souligne toutefois la surprise des enfants le jour de leur rentrée : « Dans les aménagements finaux retenus par la mairie de Lyon, il ne reste finalement pas grand-chose. Tout n’est pas arrivé, mais la pauvreté des installations qui nous ont été livrées à la rentrée sont un peu surprenantes et les enfants, comme on l’a vu le jour de la rentrée, ne se sont pas retenus d’exposer leurs sentiments au maire ». Des arbres plantés à la Toussaint, un potager prêt à recevoir des fruits et légumes … Autant d’activités, sympathiques pour des enfants, mais qui à coup sûr ne les amuseront pas durant toute l’année scolaire, et encore moins lors des longs mois d’hiver, pas franchement propices au jardinage …

Quid du sacro-saint football de la récré ? « Les enfants sont très imaginatifs, s’il n’y a pas de cages, ils mettront des vestes par terre pour faire les buts et ils joueront tous ensemble ! », rassure Christophe Maillot. Cette interdiction de jouer au football peut sembler anodine. Et pourtant, elle illustre la façon par laquelle les écologistes gèrent la ville de Lyon depuis un et demi selon leurs opposants : avec des œillères, et sans consultation. Oui, le football professionnel est encore profondément inégalitaire entre hommes et femmes mais non, le football plus qu’amateur d’une cour de récréation ne l’est pas. Selon les Verts, le foot est réservé aux garçons donc il faut l’interdire, puisque les filles n’y auraient pas accès. Un déni de la réalité d’autant plus frappant dans une ville où les joueuses de l’Olympique Lyonnais sont les seules au monde à avoir remporté 7 fois la Ligue des champions ... Certes, davantage de garçons jouent au football que les filles mais ce sport ne leur est pas réservé ! Petites filles et jeunes garçons jouent quotidiennement ensemble à ce jeu, comme à tous les autres, sans même imaginer à quel genre ils appartiennent. Vouloir interdire le football en empêchant les enfants de pratiquer ce sport est à l’opposé de la vision de vivre ensemble et « d’inclusion » que les écologistes chérissent pourtant et qui s’enfoncent dans un dogmatisme liberticide inquiétant et réducteur.

Des copeaux en bois « découverts au moment de leur installation » par l’école, aux aménagements de cours « dégenrée » non mentionnés par la mairie de Lyon, le manque de communication ou la peur d’un bad buzz semblent légions à Lugdunum. Malheureusement, nous n’en saurons pas plus, car ni les services de la ville ni son maire, pourtant contactés à de nombreuses reprises, n’ont donné suite à nos demandes d’entretiens lors de ce reportage. Après un essai non transformé entre les élections municipales et régionales, où les Verts ont manqué le coche, le chemin vers l’Élysée en 2022 semble le futur objectif du parti. À Lyon, le prochain rendez-vous électoral est fixé à 2026. D’ici là, les Lyonnais n’ont pas fini de voir la vie en vert.

* Propos recueillis le 20 octobre dernier, avant la démission d’Étienne Blanc de son poste à la présidence du groupe de la droite lyonnaise, après sa sortie controversée sur le régime de Vichy

25/11/2021 - Toute reproduction interdite



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De Alixan Lavorel