Interviews | 7 juillet 2020

Louis Lecomte : « À L'Incorrect, nous nous reconnaissons comme étant conservateurs »

De Emmanuel de Gestas
12 min

Lancé en septembre 2017, le magazine L'Incorrect détonne dans le paysage médiatique par son ton impertinent, que d'aucuns qualifieraient de punk de droite. Nous avons demandé à l'un de ses rédacteurs en chef, Louis Lecomte, de nous expliquer le pari très incorrect de lancer un média qui vire à tribord toute, quand le vent souffle à bâbord.

                                                                       Entretien conduit par Emmanuel de Gestas

GGN : Quelles sont les raisons qui ont mené à la création de L'Incorrect ?

Louis Lecomte : Les raisons qui ont poussé à la création de L'Incorrect se situent dans deux temporalités différentes. La temporalité la plus courte, conjoncturelle, ce fut la défaite de mai 1940 de la droite à la présidentielle de 2017. Le camp conservateur et le camp souverainiste étaient éclatés en plusieurs chapelles qui n'ont pas su se parler. Et, pour des raisons qui sont et d'ordre idéologiques, et d'ordre personnels, les inimitiés rendaient le dialogue impossible. Les fondateurs de L'Incorrect travaillaient auprès de personnalités de ces différentes chapelles ; et donc, ces amis regrettaient beaucoup qu'avec une telle unanimité idéologique sur le fond, il demeurait néanmoins impossible de faire des alliances. Alliances qui auraient probablement permis à la droite de gagner en 2017 et de circonscrire l'explosion d'Emmanuel Macron qui, on le voit aujourd'hui, a fait beaucoup de mal à la France depuis.

La seconde temporalité, sur le long terme, c'est qu'on a vu les deux principaux partis de la vie politique de la Ve République se réunir pour former un centre mou, qui représente une faible part démographique de la population, mais qui truste absolument tous les espaces médiatiques et intellectuels. Et donc, il y a eu cette envie, à défaut de pouvoir investir les partis, d'investir le champ culturel, intellectuel, et métapolitique, pour pouvoir travailler à sculpter, dégager, et construire un socle idéologique commun avec des intellectuels, des journalistes, des experts sur certains sujets, des universitaires, des artistes, au profit du camp conservateur.

GGN : Votre mensuel se veut le porte-voix de la droite conservatrice et de l'union des droites, pourquoi ?

Louis Lecomte : L'Incorrect ne se définit que comme le porte-parole de lui-même, nous ne prétendons pas représenter une famille politique au sens large.

Maintenant, pourquoi est-ce que la défense de l'union des droites fait partie de l'ADN de la ligne éditoriale de L'Incorrect ?

Tout simplement parce que nous avons pris acte de la manière dont la vie politique française est organisée autour de l'élection présidentielle, tant pour des raisons constitutionnelles que pour ce qui tient à l'âme du peuple français, qui est attaché, pour le meilleur et pour le pire, à la figure de son chef. Et, dans ce paradigme-là, pour arriver au pouvoir, il faut absolument mettre en œuvre une stratégie d'alliances. Ce qui, d'ailleurs, n'est pas une mauvaise chose, parce que, outre que cela permette de rassembler une famille politique pour gagner un second tour de présidentielle, cela permet aussi, en cas de victoire, de rassembler pour former une majorité et un gouvernement, et ce afin de diriger le pays correctement. Et donc l'union des droites nous parait une évidence, pour une raison très simple, c'est que malgré des différences minimes entre ses différents courants, ces chapelles de droite sont en fait d'accord sur le fond. Que ce soit, par exemple, sur une baisse minimum de la fiscalité, sur la reprise du contrôle de nos frontières, sur la restriction de l'immigration, la facilitation de la vie des PME-TPE, le retour à une autonomie énergétique et stratégique, ou encore la restauration du prestige culturel et international de la France ; toute la droite est globalement d'accord sur tous ces sujets. Il n'est donc pas acceptable que le piège mitterrandien castre la droite, et la mette face à deux difficultés : la première étant l'impossibilité de faire des alliances, ce qui l'empêche d'arriver au pouvoir, et la seconde étant que lorsqu'elle y parvient, comme en 2007, elle se ment à elle-même et se renie pour faire une politique de gauche, pour éviter le sceau de l'infamie d'être qualifiée d'extrême-droite par la gauche. Dans les deux cas, tant que ce piège mitterrandien perdure, la droite est coincée. Que la fin de ce piège passe par le rassemblement des souverainistes des deux rives, ou par l'union des droites ; y mettre un terme sera un service rendu à la liberté intellectuelle dans notre pays et à la recherche de la Vérité.

GGN : Fait surprenant dans un magazine de droite, la culture, tant classique que pop, fait l'objet de nombreuses pages, pourquoi faire ainsi le choix de s'attaquer à un domaine considéré comme la chasse gardée de la gauche ?

Louis Lecomte : Pour des raisons d'ordre tactique et d'ordre stratégique. Sur un plan très immédiat, nous nous intéressons à la culture parce que nous avons la conviction que Coluche a amené plus de voix au Parti socialiste que Michel Rocard ou François Mitterrand. Parce que l'art, et la culture en général, c'est un moyen et un but, mais cela peut aussi être mis au service d'idées, et surtout aujourd'hui plus que jamais, puisque la culture est mésapprise à l'école, ou mal apprise, ou pas apprise du tout.

Car c'est la culture qui fait l'opinion.

Donc, si nous voulons des citoyens qui soient libres de leurs choix, il faut qu'ils aient une représentation du monde et de l'Homme qui soit la plus holiste possible. Et cela passe donc par la culture, car la culture nous parle de l'Homme.

Ensuite, sur un autre plan, sans relais culturels, nous ne pouvons pas espérer gagner en politique. Et surtout, nous ne pouvons pas faire infuser les idées qui sont les nôtres et que nous souhaitons faire passer, étant entendu qu'aujourd'hui, le fait politique est simplement la concrétisation, sur le plan juridique, légal, d'une opinion dont l'adhésion a été gagnée d'abord sur le plan culturel, comme par exemple grâce à des manifestations festives, même si ce temps-là est un petit peu révolu maintenant, grâce à des films, des séries, etc.

Il se trouve que le camp progressiste truste de manière quasiment hégémonique le monde de la culture et de la production culturelle. Et il ne se prive pas de faire de la propagande de plus en plus visible, en particulier dans le monde des séries.

Et donc, si nous voulons faire changer le paradigme politique dans lequel notre société évolue, il est absolument essentiel que nous connaissions des réalisateurs, des chanteurs, des producteurs, des artistes plastiques, des écrivains, qui soient capables, eux, de diffuser une culture de qualité. Il faut les identifier comme tels. Nul n'est obligé d'apprécier tout ce qu'ils font, ou même leurs opinions.

Mais tout artiste libre nous intéresse.

GGN : Dans son numéro de novembre 2018, le magazine culturel Technikart, ancré à gauche, s'interrogeait en couverture, en nommant L'Incorrect : « Facho-bohèmes : faut-il avoir peur de l'ultra-droite en baskets ? ». Cette crainte de la gauche bobo de la montée en puissance de la droite « fabo » est-elle effectivement justifiée ?

Louis Lecomte : La gauche a une hégémonie quasi-totale sur les trois espaces du champ publique, que ce soit la production intellectuelle, via le monde universitaire, la transmission intellectuelle entre l'université et l'opinion, via les médias, et le champ politique politicien pur. Cependant, la droite est à l'offensive dans les médias, puisque l'université et le monde politique sont des bastions qui nous sont, pour l'instant, inaccessibles. Et, le simple fait d'être présent, même en petit nombre, est déjà vécu et identifié comme une menace par et pour la gauche, puisqu'elle est habituée à cette hégémonie culturelle. Cette crainte nous honore, évidemment, même si nous sommes encore très loin de contester la gauche sur son propre terrain.

Il est vrai qu'il y a une forme de répartition empirique qui s'opère naturellement dans les médias conservateurs ; par exemple, le site Boulevard Voltaire, par son format et par ses intervenants, est très adapté pour parler à la France périphérique des Gilets Jaunes, alors que L'Incorrect, a contrario, va essayer de peser sur l'élite intellectuelle et culturelle, en étant extrêmement exigeant sur le plan éditorial, quitte à perdre parfois des lecteurs en route, pour tenter de parler à cette population urbaine, pas nécessairement que parisienne d'ailleurs, très gagnante personnellement et économiquement dans la mondialisation, qui refuse pourtant la disparition du Commun, qui sait qu'à moyen ou long terme, elle se fera rattraper par les monstres qu'engendre la globalisation ; mais qui est prête, de toute façon, à faire des sacrifices par amour pour son pays, que ce soit personnels, économiques, entrepreneurials, ou sur son mode de vie. Encore faut-il lui donner des raisons de le faire et des arguments pour la convaincre.

A L'Incorrect, nous sommes convaincus que l'on ne fait pas un programme politique juste pour une classe sociale. L'un des pièges du populisme, même si le populisme ne manque pas de qualités par ailleurs, c'est la segmentation du pays en classes sociales. Nous pensons qu'un pays se compose de plusieurs classes sociales, et qu'il faut les rassembler toutes, car, si prendre parti pour une classe, dans une grille de lecture marxisante, est intéressant pour le constat, cela ne saurait constituer une solution.

GGN : L'Incorrect se veut également le média de la droite qui pense, et surtout qui se pense ; quelle place pour le débat intellectuel et idéologique dans vos colonnes ?

Louis Lecomte : Le débat idéologique à L'Incorrect se fait non seulement dans les pages du magazine, mais également entre nous, au sein de la rédaction. En effet, nous y avons des personnalités qui, pour certaines, sont farouchement illibérales, et d'autres, au contraire, qui pensent que dans les libertés individuelles, il y a quelque chose à retrouver, car perdu, en particulier à cause de la prise de contrôle de l'université par l'extrême-gauche. C'est donc un débat qui se fait quotidiennement entre différents membres de la rédaction.

Sur un sujet comme l'intégration, par exemple, qui est souvent débattu chez nous, ou la remigration, c'est-à-dire le retour des immigrés non-assimilés dans leurs pays d'origine, il y aura un débat, tant sur la sémantique, vue par certain comme clivante, que sur le fond. Et Jacques de Guillebon (directeur de la rédaction de L'Incorrect, NDLR) n'aura pas nécessairement le même avis sur cette question qu'un de nos chroniqueur comme le politologue Frédéric Saint Clair.

Et puis, par exemple, nous avons organisé un débat il y a un certain temps entre Pierre Jova (journaliste à La Vie, auteur de « Les chrétiens face aux migrants », NDLR) et Laurent Dandrieu (journaliste à Valeurs Actuelles, auteur de « Eglise et immigration : le grand malaise », NDLR), tous deux chrétiens, avec un avis particulier sur l'immigration. Nous les avons fait venir pour qu'ils confrontent leur point de vue, avec l'idée qu'ils cherchent un terrain d'entente, et qu'ils fassent progresser le débat sur ce sujet, à nos yeux fondamental.

La différence, peut-être, entre un mensuel d'opinion comme L'Incorrect, et un autre mensuel bien connu de ce type comme Causeur, c'est que ce dernier aime le débat pour le principe même de celui-ci, ce qui est bien sûr une chose très saine, et avait toute sa place en particulier dans les années 2010, lorsqu'il a été créé. Notamment parce qu'à ce moment-là, le débat, grâce entre autre à Éric Zemmour dans On n'est pas couché, commençait à peine à s'entrouvrir après deux décennies ou il était parfaitement interdit.

Maintenant, la période est différente : des précurseurs, comme justement Causeur, ayant ouvert la voie, nous pouvons et surtout nous voulons aller plus loin en envisageant des solutions.

GGN : Néanmoins, vous ne souhaitez visiblement pas oublier le terrain ; alors, qu'est-ce qui fondamentalement différencie un reporter de droite d'un reporter de gauche ?

Louis Lecomte : La principale différence entre le reporter de droite et son confrère de gauche tient au fait que celui de droite aura l'honnêteté intellectuelle d'exposer et d'assumer le biais idéologique qui est le sien et les présupposés qui sont consubstantiels à chaque homme. Il va tenter de regarder avec sincérité ce qui l'entoure. Le journaliste de droite va essayer de tendre à l'objectivité, d'être vrai avant même d'être sincère. A contrario, le journaliste de gauche ne voudra pas nécessairement reconnaitre l'idéologie dans son œil.

La droite, c'est un camp qui, en tout cas chez les conservateurs occidentaux, est profondément marqué par l'anthropologie chrétienne, qui est structuré par une recherche perpétuelle de la Vérité. Et, dans ces conditions, le reporter conservateur va essayer de porter ce regard de vérité, la vérité consistant à décrire ce qu'il voit, mais aussi à dire au lecteur qui il est, d'où il parle.

A L'Incorrect, nous nous reconnaissons comme étant conservateurs.

Et effectivement, le terrain est une part importante dans notre travail. Il y a les reportages, qui nous font voyager dans un certain nombre de parties de la France que nous aimons, et aussi de la France que nous n'aimons pas. Il y a quelques reportages à l'étranger aussi, pour avoir des retours au ras des pâquerettes de ce qui peut se passer chez nos voisins plus ou moins lointains.

Et puis le terrain, c'est aussi ce qu'on retrouve dans la rubrique Portraits, au début du magazine, ou l'on va s'attacher à discerner des personnalités qui sont dans l'action et la proposition. Nous n'avons pas une démarche qui est exclusivement de critiques, mais, aussi, très intéressés par ceux qui sont dans l'action positive et la création de quelque chose. Et cela, c'est une part très importante dans le choix des reportages que nous allons faire, ou des personnalités auxquelles nous voulons aller rendre visite. C'est essayer de trouver des gens qui font avancer le débat, des gens qui font, au sens propre du terme, et pas des gens qui démolissent.

GGN : Quelles sont, pour l'avenir, les projets éventuels de développement de l'Incorrect ?

Louis Lecomte : Continuer à stabiliser le média. Puisque, comme toute entreprise, au bout de deux-trois ans d'existence, nous commençons à comprendre quel « produit » nous « vendons » ; une rédaction, cela reste malgré tout une entreprise aussi. Donc, il faut continuer à stabiliser les processus de bouclage, la manière de faire circuler l'information dans l'équipe.

Nous aimerions, évidement, continuer à faire évoluer la maquette, à la rendre plus précise, plus attrayante, plus légère. Les lecteurs nous reprochent parfois un peu, et c'est en quelque sorte un compliment, la densité du contenu ; nous allons donc essayer d'aérer un peu tout cela. Si nous sommes assez satisfaits de ce contenu que nous produisons, il y a toujours des améliorations à apporter dans la manière de le présenter. Et enfin évidemment, même si, comme tout magazine, nous sommes attachés au papier, parce qu'il nous donne une légitimité professionnelle à travers l'objet lui-même, le mensuel, les photos de notre photographe, le maquettiste, les dessins de presse, etc ; cela reste néanmoins fondamental d'avoir une présence importante sur la Toile. Cela se fait par plusieurs choses : par l'alimentation la plus régulière et qualitative possible du site internet, par l'organisation d'évènements comme la Convention de la Droite, et par la production de temps en temps de contenus vidéos, de podcasts, ce sont des choses sur lesquelles nous allons continuer à nous développer.

GGN : Votre dernière une sur la remigration s'est vue censurée par la société d'affichage JC Decaux via le gestionnaire de kiosques à journaux Mediakiosk qui a refusé de l'afficher, arguant de « ses valeurs de tolérance et d'inclusivité ». Depuis #JeSuisCharlie, la liberté de la presse, et plus largement la liberté d'expression, régressent-t-elles en France ?

Louis Lecomte : La liberté d'expression, oui, certainement, et son corollaire, la liberté de la presse, également.

Nous observons la convergence de deux choses.

Premièrement, c'est une censure qui est judiciaire, judiciarisée. Et, à cet égard, la tentative de loi Avia n'est que la partie émergée de l'iceberg, fort heureusement, le Conseil constitutionnel a très largement édulcoré le contenu juridique de cette loi. Mais c'est tout de même très révélateur d'une époque qui compte restreindre l'étendue de ce que l'on peut dire légalement, sur le champ public de l'expression.

Et deuxièmement, c'est la société elle-même qui devient de plus en plus liberticide. A cause de plusieurs phénomènes. Tout d'abord, le manque prégnant de culture, qui empêche d'appréhender le monde comme étant quelque chose de complexe. Cette société a besoin d'une binarité mentale, dont elle ne peut pas sortir. Et ensuite, peut-être que les réseaux sociaux participent à la radicalisation de parts importante de la société, dans la mesure où cela les incite à penser dans un vas-clos de personnes qui les y entretiennent.

Et c'est vrai que, au nom, probablement, de la peur de ces grands mouvements de foules qui peuvent arriver sur une entreprise, ces shitstorm, comme on dit sur les réseaux sociaux, qui peuvent se déchainer à la moindre étincelle , JC Decaux a décidé de rompre, de manière manifestement illégale, un contrat que nous avions signé et payé, en échange de quoi, l'entreprise allait effectivement afficher notre une dans tous les kiosques de France et de Navarre.

JC Decaux n'agit donc pas tant par idéologie, mais par peur, une peur de la foule, tout simplement, de ces grands mouvements qui se déclenchent de manière spontané, de ces grands incendies de la pensée qui peuvent aller très loin. JC Decaux est une entreprise avant tout, et d'ailleurs l'intégralité du comportement marketing des entreprises, par rapport au mouvement Black Lives Matter par exemple, est purement commercial. Je ne pense pas que l'entreprise soit idéologique en elle-même, simplement elle redoute ces mouvements de foule, comparables à ceux de la Révolution française par exemple, ou, d'un coup, une émeute se formait, et une personne était massacrée ou un bâtiment détruit, au nom de l'égalité.

08/07/2020 - Toute reproduction interdite


Une de l'Incorrect
DR
De Emmanuel de Gestas

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