International | 14 avril 2019

Louis de Broissia : "Le peuple aspire à sortir du politiquement correct."

De Emmanuel Razavi
4 min

Gentleman baroudeur, Louis de Broissia est ancien ambassadeur de France et ancien député (UMP). Analyste de la vie politique internationale, Grand connaisseur de L’Orient, il vient de publier « Débridé » (éditions OO), dans lequel il raconte ses engagements politiques et ses pérégrinations à travers le monde, du Liban à la Chine. Convergence des crises et montée du populisme, risque de guerre civile, Islam, euro, présence de la Chine ou de la Russie en Méditerranée, nous lui avons demandé de nous livrer son regard sur le monde en 2019. Entretien

Quels risques représentent réellement la montée des populismes en Europe?

Cette montée doit d’abord s’estimer par référence à l’essoufflement de l’idée européenne ; de politique et de culturelle, elle est passée sur le seul terrain de l’économie, pour s’abimer ensuite dans la technocratie et l’arrogance des groupes de pression. Mais opposer le populisme (supposé aveugle) au progressisme (réputé intelligent) est le risque majeur. Doit revenir en actes l’Europe des Peuples. Celle-ci n’est pas incompatible avec l’identité polonaise, hongroise ou française ; et paradoxalement le départ du Royaume-Uni, rentré en Europe avant tout pour des raisons marchandes, peut donner un nouveau souffle aux coopérations entre États, ayant du sens (en matière de Défense, de lutte contre les terrorismes, de recherche et d’innovation, de partage des langues, etc.)

Au fond, comment expliquer le divorce entre les peuples de nos démocraties et les élites gouvernantes ?

Ces élites ont péché souvent par facilité, favorisée par l’entre-soi des castes, des partis, des nominations, de la reconduction dans le poste. Les communes ont bougé avec des maires audacieux, les départements et les régions ont su innover, et l’État ne se conduisait qu’en être supérieur. Les peuples en démocratie (et ailleurs en quasi-dictatures) aspirent à sortir du politiquement correct qui balaie certains sujets de vie : le pouvoir d’achat, l’arrivée des fanatiques, la mobilité géographique, le logement, la santé accessible à tous, etc. L’État conscient, modeste et concret, a de beaux jours devant lui.

En quoi la France fait-elle face à un risque de guerre civile, comme le prétendent certains services de renseignement ?

Des banlieues se sont révoltées voici douze ans: un couvercle a été posé par dessus pudiquement. L’apprentissage de notre vie commune, fruit de nos histoires partagées, des combats menés et des espérances mélangées demeure le seul antidote à cette menace: ce qui doit inquiéter c’est la persistance d’un communautarisme qui rejetterait la (lente) construction d’une Nation française.

Que faut-il changer en France pour éviter le point de non-retour ?

Aucune loi supplémentaire ne sera utile. Seul le parler vrai, seule la vérité crue sur nos différences et nos convergences nous tireront de ce mauvais pas. Après le « grand débat national » un calendrier d’actions, claires à comprendre, devra être affiché

Selon le Centre de politique européenne, la France a pâti de l’euro. Chaque Français aurait perdu 56000€ sur la période 1999-2017. Au vu des chiffres, le projet européen a-t-il été un leurre ?

Pour contester cette affirmation il faudrait simuler ce que chacun de mes compatriotes aurait gagné ou perdu avec le franc maintenu contre le mark, le florin, la couronne, sans oublier le dollar, etc. J’ai des doutes sur cette affirmation du Centre. Je pense que l’euro a été un ancrage dans la grave crise financière récente.

Pourquoi les démocraties européennes n’ont-elles pas été capables d’endiguer la montée des islamismes ?

Dois-je rire devant cette question ? Alors que l’Europe a refusé (et la France du temps de Jacques Chirac !) de rappeler les « racines chrétiennes » de notre continent, la Russie de Vladimir Poutine renouait avec éclat avec l’orthodoxie. L’Islam est une religion de conquête, qui n’exalte pas les faibles, les désunis, mais qui, aux yeux des délaissés, pousse à la revanche terrestre. Or, chaque démocratie européenne a réagi isolément, différemment : en bref, sottement…

Pensez-vous que le rapatriement des djihadistes français représente une menace à long terme pour notre pays ?

Evidemment et à très court terme, comme l’indiquent les reportages sur les conjointes françaises de ces assassins en bande organisée, quittant Baghouz et les derniers bombardements des forces alliées aux FDS : même ces mères, ces compagnes, représentent un danger réel, ce sont des bombes déjà amorcées.

En quoi la Russie et la Chine représentent-elles un danger en Méditerranée ?

En raison même de la présence de la VIème flotte américaine, des bâtiments français - y compris du groupe aéronaval autour du porte-avions nucléaire « Charles de Gaulle » - et des marines alliées dans le cadre de l’OTAN, la Méditerranée (re)devient une mer « chaude ». Les pays riverains peuvent assumer la confrontation avec la Russie, ils le font assez bien sur le théâtre d’opérations en Syrie ; ils ne comprendraient pas une autre cohabitation avec la Chine, déjà présente au port du Pirée. Russes et alliés de l’OTAN sauront s’entendre pour ne pas être traités comme le simple terminus des « nouvelles routes de la soie »

En quoi la France a-t-elle encore un poids au Moyen-Orient et en Asie ?

Sa diplomatie, ses réseaux culturels, sa présence au Conseil de Sécurité de l’ONU, ses interventions militaires ciblées, son attachement à une démocratie vivante, compensent le poids économique moyen qui est le nôtre. Au Moyen-Orient nous disposons d’une écoute particulière au Liban, à Abou Dhabi, à Djibouti, en Egypte. Centrons nos dispositifs sur ces pays. En Asie j’approuve fortement les efforts du Président français d’être plus proches encore de l’Inde, du Vietnam, sans négliger l’Indonésie et les Philippines. Enfin le demi-milliard de citoyens européens, la cohérence économique et sociale de notre Union, permettent d’espérer que notre action internationale, enfin mise en œuvre à 27 ou à 28 nations, sera un utile contrepoids à la rivalité exacerbée entre l’Amérique de Donald Trump et la Chine de Xi Jinping.

06/03/2019 - Toute reproduction interdite


Couverture du livre " Débridé" de Louis de Broissia ( Ed. OO)
DR
De Emmanuel Razavi

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