Société | 27 décembre 2020

Lorsque les femmes s’emparent du Coran

De Amira Géhanne Khalfallah
5 min

Des voix de femmes s’élèvent dans le monde musulman appelant à la réforme et à l’égalité entre les sexes. En Orient ou en Occident, elles sont de plus en plus nombreuses à casser les tabous. En voici quelques-unes…

                                                                        Reportage de Amira-Géhanne Khalfallah

Cela fait 20 ans que Asma Lemrabet travaille sur la question des femmes et de la religion. 20 ans que la médecin biologiste a décidé de tracer son chemin dans cet espace réservé aux hommes. « Au début, c’était une quête personnelle. Je trouvais qu’il y avait des inégalités entre les hommes et les femmes et que ce que l’on me disait était en contradiction avec le message divin, j’ai donc décidé de faire mes propres recherches », confie-t-elle. Cette quête s’est transformée en un travail scientifique rigoureux faisant appel à différentes disciplines des sciences humaines que certains contestent parce qu’elles sont dites profanes. La chercheuse s’est entourée d’autres femmes, économistes, anthropologues, sociologues, historiennes qui ont interrogé les textes et le contexte, creusé des sillons là où elles ont trouvé des écueils.

Restée pendant longtemps entre les mains des religieux, boudée par les laïcs, la religion qui régit pourtant la vie des musulmans a besoin aujourd’hui plus que jamais de tous les acteurs et penseurs de la société pour la sortir de l’impasse qu’on lui connait.

Islam et femmes, les questions qui fâchent (Editions En toutes lettres) est un concentré de plusieurs années de recherches qui ont amené Lemrabet à répondre aux questions qui divisent : Un homme a-t-il le droit de frapper sa femme ? Une musulmane doit-elle porter le voile ? Les femmes doivent elles hériter de la moitié de la part des hommes ? Au total 20 thématiques liées à la condition des femmes qui attisent les passions et qui cristallisent les débats dans le monde musulman et au-delà. Lemrabet bat en brèche toutes les idées reçues. Elle dissèque les textes anciens et propose de nouvelles interprétations. Selon ses conclusions l’inégalité juridique et sociale entre les deux sexes n’a pas lieu d’être, ce qui n’est pas pour déplaire à son éditrice Kenza Sefrioui. Cette dernière affirme avoir été séduite tout d’abord par la méthodologie et la rigueur de ce travail et « dans cette démarche de déconstruction, de voir à quoi le préjugé est rattaché et si l’architecture qui le porte tient ou pas. Il y a tout un arsenal qui accompagne ce travail. On en apprend en anthropologie, en traductologie, en linguistique…c’est extrêmement intéressant du point de vue de l’histoire », affirme-t-elle.

La maison d’édition En toutes lettres travaille sur les questions actuelles et s’intéresse à la condition des femmes au Maroc tiraillées entre les courants religieux ou laïcs. Si le livre de Lemrabet sorti en 2017 fait toujours débat c’est parce qu’il défend avant tout une « position qui est attaquée par deux blocs qui s’affrontent d’habitude. Les traditionalistes vont détester cette lecture critique qui est un plaidoyer très franc pour les droits des femmes et d’un autre côté certaines féministes sont dérangées par le référentiel religieux pour promouvoir des droits des femmes ».

Explorer, contester les interprétations convenues depuis plusieurs siècles, a valu à l’autrice de nombreuses attaques.

Mais qu’importe que l’on soit pour ou contre ce que dit Lemrabet, ce qui est certain c’est qu’elle démontré à d’autres femmes qu’elles ont le droit de « s’approprier le texte et d’y poser un regard critique », poursuit l’éditrice.

Au Maroc, cette démarche est encore difficile tant les pressions sociales, politiques sont fortes et l’esprit critique est absent du système d’éducation. Mais aux États-Unis, des femmes et des hommes osent de plus en plus toucher au sacré. Le mouvement Unmosqued (celles et ceux qui ne vont plus à la mosquée) est porté par une jeune génération de musulmans américains pétris de valeurs de justice et d’égalité et qui disent ne pas trouver leur place dans cet espace sacré, même s’ils restent attachés à l’Islam. L’Anthropologue Donna Auston est de celle-là. « James Baldwin a sagement fait remarquer qu'être noir signifiait que « le monde n'avait pas fait de place pour vous, et si le monde avance sans vous, aucune place n'existera jamais pour vous ». Je reste profondément insatisfaite chaque fois que je m'aventure dans un « espace sacré » (mosquée). Je me rends compte qu'il est trop limité conceptuellement pour me voir », écrit-elle, et elle n’est pas la seule. Beaucoup de femmes partagent cet avis et ne trouvent pas dans les prêches matière à se ressourcer. C’est ainsi qu’un troisième espace a été créé. le Third space est devenu un lieu de rencontres, de prières et de débat en dehors de celui classique de la mosquée.

D’autre lieux, d’autres mœurs, Omeima Abou-Bakr est anthropologue égyptienne et fait partie du réseau Moussawah (égalité). Elle publie des articles critiques qui touchent aux femmes et à la religion et tente de rétablir des liens rompus. La chercheuse parle de féminisme en Islam - ce qui peut paraître antinomique voir choquant - mais elle explique : « Le féminisme recherche la justice de genre, et le principe ultime et primordial de l'islam est l'éthique de la justice (al-'adl) et de l'équité (al-qist) et l'égalité de la dignité humaine pour tous. Le féminisme est contre le patriarcat et le féminisme islamique rejette l'autorité patriarcale et le monopole au nom de l'islam. Le féminisme islamique étudie profondément les principales sources islamiques (le Coran et la Sunna) pour le libérer de siècles d’incompréhension patriarcale et restaure le message divin original en construisant de nouvelles connaissances éthiques et justes. C'est un projet de connaissance et de réforme. Il ne rejette ni ne déteste la tradition passée, mais l'étudie, la critique si nécessaire, l'utilise ou s'en inspire le cas échéant, puis reconstruit de nouveaux paradigmes alignés sur les valeurs et principes coraniques authentiques », précise-t-elle.

Les connaissances lacunaires en matière de religion et les limites tracées dans tout débat font que les résistances sont grandes aujourd’hui. Que peuvent faire ces femmes pour être entendues, prises au sérieux ? Parfois il suffit de se référer à des sources anciennes pour trouver des réponses salutaires que les voix de l’orthodoxie n’ont pas voulu entendre. Abu Bakr se réfère à al-Jilani, maître soufi incontesté du 12ème siècle. « Saviez-vous qu'al-Jilani interprétait le "hoor" (les jeunes vierges du paradis) comme "incarnations" des belles actions et de l'éthique de chaque croyant dans ce monde. Ce ne sont pas des vierges avec qui un homme pourrait avoir des relations sexuelles. Elles seraient des figures ou manifestations allégoriques concrétisées selon le niveau spirituel atteint par le croyant. Il est intéressant de noter que dans ce cas particulier, l'exégète a apporté une signification symbolique et spirituelle sans s'engager dans les fantasmes masculins traditionnels de plaisir sexuel au paradis », rappelle – t – elle.

Combien d’hommes et de femmes sont capables d’entendre ces discours, d’écouter ces voix nouvelles ou anciennes qui parlent d’égalité ?

Le bilan reste mitigé et les voies du seigneur semblent toujours impénétrables.

18/11/2020 - Toute reproduction interdite


Une femme musulmane lit le Coran à Srinagar le 11 septembre 2009.
Fayaz Kabli/Reuters
De Amira Géhanne Khalfallah

À découvrir

ABONNEMENT

Offre promotionnelle

À partir de 4€/mois Profitez de l’offre de lancement.

Je m’abonne
Newsletter

Inscrivez-vous à la newsletter fild

Recevez l'essentiel de l'info issue du terrain directement dans votre boîte mail.

Je m'inscris
Faites un don

Soutenez fild, média de terrain, libre et indépendant.

Nos reporters prennent des risques pour vous informer. Pour nous permettre de travailler en toute indépendance,

Faire un don