Société | 20 janvier 2020

L’Océan de tous les dangers

De Olivier d'Auzon
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« Il n’y a rien de pire que la mer pour briser un homme, si fort soit-il » *. Les enquêtes au long court sur le grand large ne sont pas légion. Ian Urbina, la quarantaine grisonnante et la peau mate, est assurément l’archétype des grands reporters à l’ancienne qui méritent le respect. Dans son livre La Jungle des océans (Ed. Payot), il livre une enquête explosive sur la dernière frontière sauvage de la planète : les océans.                                     

En 2014, la rédactrice en chef du New York Times, Rebecca Corbet lui a donné le feu-vert, l’invitant sagement à se concentrer sur les gens plutôt que sur les poissons. Le premier article de la série outlaw Ocean est paru en juillet 2015 dans le Times, suivi d’une dizaine d’autres en un an. Puis en janvier 2017, il a pris un congé de quinze mois, pour continuer les reportages qui ont nourri ce livre.

Qu’on y songe, la moitié de la population mondiale vit à moins de 150 kilomètres des côtes et les navires transportent 90% des marchandises du globe. Plus de 56 millions d’hommes travaillent sur les bateaux de pêche et 1600.000 sur des cargos, des pétroliers et autres navires de commerce. Et pourtant les reportages sur les mers sont rares, hormis des articles occasionnels sur les pirates somaliens ou les marées noires…

Ian Urbina entend non seulement témoigner du sort des esclaves des mers, mais montrer toute la galerie de personnages qui sillonnent le large : écologistes justiciers, pilleurs d’épaves, mercenaires maritimes « huissiers » des mers, baleiniers rebelles, avorteurs navigants, déverseurs d’huiles usées, braconniers insaisissables, marins abandonnés, et passagers clandestins jetés à la dérive. Bienvenue au paradis bleu !

En lisant ses récits, on tremble aux côtés de ces jeunes Mexicaines, emmenées en pleine tempête par l’ONG Women on Waves, pour avorter hors des frontières maritimes de leur pays. Il fait la chronique d’une campagne d’écologistes qui, dans le Sud de l’Atlantique, ont pourchassé le chalutier pirate le plus recherché par Interpol, puis harcelé dans l’Antarctique le dernier navire-usine de la flotte baleinière japonaise.

Le titre américain de son livre The Outlaw Ocean est un hommage à l’ouvrage singulièrement pénétrant de William Langeswiesche, « Cargo hors la loi, un monde de crime et de chaos »,  qui a trait au désordre des océans, en particulier, sur les navires transportant des passagers et marchands, dont il partage l’idée selon laquelle le monde maritime existe largement en dehors des lois.

Malgré toute sa beauté époustouflante, l’Océan est aussi un lieu « dystopique », une utopie qui vire au cauchemar, abritant de sombres inhumanités.

L’impunité est la norme en mer, non seulement à cause du manque d’application des lois, mais de la galerie des personnages qui occupent ce créneau en se fondant sur des critères et des motifs plus que douteux. Des bureaucrates, plutôt que des enquêteurs, mènent de rares inspections faites sur des navires soupçonnés d’infractions aux lois du travail ou d’atteinte à l’environnement (en Thaïlande notamment), martèle le grand reporter.

Ian Urbina nous livre ici une enquête explosive, qui fait froid dans le dos, sur la dernière frontière sauvage de la planète : les océans, où règne une ambiance hallucinante d’ultra-violence et de détresse, d’illégalité et de criminalité.

Au-delà de ses aventures, l’auteur tend à montrer que l’Océan est cruellement sous-protégé. Et ceux qui travaillent sur ses eaux sont trop souvent confrontés à la détresse et au chaos. Il a surtout exploré les sombres dessous de cette frontière du large, des sphères où fleurissent les pires instincts de notre espèce humaine…

* Homère, L'Odyssée

21/01/2020 - Toute reproduction interdite


La jungle des océans - Ian Urbina
Editions Payot
De Olivier d'Auzon

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