Société | 20 juin 2018

L’Iran, les femmes et le football

De Jean-Pierre Perrin
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A la lumière de la Coupe du Monde 2018,  le Grand Reporter Jean Pierre Perrin analyse la répression en cours à l'égard des femmes en Iran, depuis leur accès aux stades jusqu'aux récentes arrestations dans le pays, illustrant les crispations du Régime autour des questions morales.

Quelques jours avant que commence en Russie la Coupe du monde de football, le pouvoir judiciaire à Téhéran a fait subitement arrêter la célèbre avocate Nasrin Sotoudeh, l’une des très rares juristes à oser défendre les prisonniers politiques en Iran. Elle a été aussitôt conduite à la section des femmes de la prison d’Evin, dans le nord de Téhéran. Ce n’est pas la première fois qu’elle y a été détenue : elle y avait déjà passé trois ans, entre 2010 et 2013, pour avoir défendu des journalistes, des activistes et des opposants arrêtés lors des grandes manifestations de 2009 contre la réélection truquée du président islamo-populiste Mahmoud Ahmadinejad. Mais cette fois les autorités lui reprochent un crime d’une autre nature : l’avocate, qui avait reçu en 2012 le prix Sakharov des droits de l’homme et qui est la femme au bouquet de roses dans le beau film ‘Taxi Téhéran’ de Jafar Panahi, est accusée d’avoir pris la défense de plusieurs des jeunes femmes arrêtées ces derniers mois et condamnées pour avoir enlevé leur voile en public afin de protester contre son port obligatoire depuis la révolution islamique de 1979.

Quel rapport avec la Coupe du monde ? Tout simplement que les femmes, outre l’obligation de porter le voile, doivent affronter une autre interdiction, celle d’aller dans les stades quand des équipes masculines y jouent. On a d’ailleurs aperçu lors du récent match Iran-Maroc une jeune supportrice brandissant un panneau contre cette discrimination.

Ce qui frappe dans les deux cas, c’est la violence de la répression. « Le régime a d’emblée voulu frapper fort pour empêcher le mouvement de s’étendre. Ces bi-hedjab (femmes qui ne portent pas le voile) n’ont pas seulement été condamnées à deux ou trois mois de prison avec sursis et à des amendes. Elles ont été traitées sauvagement, injuriées, traitées de putes et humiliées. Deux d’entre elles ont été attaquées et battues par des miliciens en civil, l’une d’elle a eu la jambe cassée », nous a indiqué l’avocat Abdol-Karim Lahidji, ancien président de la Ligue mondiale des droits de l’homme et lui-même ancien défenseur des prisonniers politiques sous le Chah puis la république islamique. Même traitement pour celles qui en Iran cherchent à s’introduire dans les stades et qui encourent – en théorie - jusqu’à cinq ans de prison si elles bravent cette règle, sans compter les humiliations habituelles et les risques d’être battues.

A l’heure où la république islamique d’Iran va bientôt se préparer à fêter son quarantième anniversaire, en février 2019, cette chasse aux femmes qui défient les interdits témoigne que le régime est toujours crispé sur la question des mœurs, qu’il n’est pas prêt à la moindre concession et que le courant pragmatique/réformateur n’a visiblement plus le vent en poupe – à preuve que le président Hassan Rohani avait promis de laisser les femmes entrer dans les stades sous certaines conditions.

Au fait, combien sont-elles ces bi-hedjab dans la rue et celles prêtes à se risquer dans les stades ? Quelques dizaines tout au plus, sans doute moins. C’est donc contre une poignée de femmes que le régime déploie une telle répression. Parce qu’il a appris qu’il devait frapper de suite et très fort la moindre opposition pour ne pas prendre le risque que celle-ci s’étende. Nasrin Sotoudeh en paye aujourd’hui le prix, comme le payent ceux qui défendent l’environnement face à une crise écologique sans précédent et les syndicalistes engagés dans les conflits sociaux qui se multiplient actuellement. A ce jour pari gagné - même si l’on a vu, après la victoire de l’équipe iranienne contre le Maroc -, des Téhéranaises profiter de la sécurité offerte par la foule pour oser sortir sans voile. A ce jour…

21/06/2018 - Toute reproduction interdite.


Iran fans before the match Morocco vs Iran - Saint Petersburg Stadium, Saint Petersburg, Russia - June 15, 2018
De Jean-Pierre Perrin

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