L’Irak est en proie à une série d’assassinats et d’attentats émanant de milices chiites pro-iraniennes. Quels sont les objectifs de ces attaques avalisées ou décidées à Téhéran ?

                                                                      L’analyse de Jean-Pierre Perrin

Le 6 juillet, les tueurs attendaient Hisham al-Hachemi devant chez lui, à Bagdad. Une opération commando qui ne lui a laissé aucune chance. Ce brillant intellectuel, l’un des meilleurs spécialistes au monde du djihadisme au point que plusieurs centres de recherche occidentaux se disputaient pour travailler avec lui, se savait menacé. Mais il avait refusé toute protection policière, devinant qu’elle serait illusoire.

Le 11 septembre, toujours dans la capitale irakienne, une nouvelle organisation milicienne pro-iranienne a vu le jour. Son nom : Al-Mountakin. Son objectif : la lutte armée contre la présence militaire des États-Unis en Irak.

Le 17 septembre, toujours à Bagdad, pas moins de trois attaques ont visé en 24 heures les intérêts occidentaux. Un engin explosif a ciblé un véhicule de l'ambassade britannique - la première attaque de ce type depuis une décennie. Puis, deux roquettes Katyoucha ont été tirées sur l'ambassade des Etats-Unis – elles ont été interceptées par son système de défense aérien - . S’ajoute l’explosion de deux engins sur le passage d’un convoi de la coalition anti-jihadiste menée par Washington. Les trois opérations n’ont fait aucune victime.

Le point commun de ces trois événements, c’est que l’on peut y lire dans chacun d’eux la signature de l’Iran, fut-ce en filigrane. Si Hicham Al-Hachemi a été tué, c’est qu’il ne cessait de dénoncer les milices chiites pro-iraniennes qui ont fait main basse sur l’État. Il était aussi un ami proche du Premier ministre Moustapha al-Kazemi. Si la milice Al-Mountakin a été créée, c’est parce que Téhéran l’a décidé. Si les trois attaques ont été perpétrées contre des infrastructures militaires et diplomatiques occidentales sans faire de victimes c’est, probablement, là encore avec le feu vert de la République islamique.

Cette série d’attaques et d’assassinats – d’autres ont précédé ou suivi celui Al-Hachemi – survient alors que le gouvernement irakien s’est engagé depuis son arrivée au pouvoir en mai de lutter contre les milices, de combattre la corruption – selon Transparency International, elle a coûté plus de 400 milliards d'euros en 17 ans à l’Irak - et de mener les réformes longtemps attendues. D’où la colère des milices pro-iraniennes qui, sous les précédents premiers ministres accaparaient à peu près librement les ressources de l’État.

Ainsi, ces dernières attaques interviennent après que le bureau du Premier ministre a annoncé des changements majeurs dans les effectifs de la Banque centrale et des commissions dédiées à l'intégrité et aux investissements.

Regroupées au sein de Hacht al-Chaabi (« Forces de mobilisation populaires »), les milices sont au nombre de 64, comptent quelque 146 000 hommes et ont un budget annuel de 2,2 milliards de dollars. Elles sont de deux types :

- Les premières sont proches de Téhéran et se réclament du velalayat-e faqhi (le « magistère du pieux juriconsulte », qui assoit la domination des religieux sur les politiques). La plus importante est la Brigade al-Bader, qui existe depuis une trentaine d’années, compte des dizaines de milliers de combattants et contrôle entièrement la province stratégique de Diyala. La plus combattive est le Kataëb Hezbollah, responsable de la plupart des tirs de missiles sur les sur les bases américaines mais aussi sur la « zone verte » (le secteur ultra-protégé de Bagdad).

- Les secondes se réclament du nationalisme irakien, refusent le velayat-e faqhi, ont été créées en Irak et sont conduites par des « héritiers », comme Moqtada al-Sadr, fils d’un grand ayatollah assassiné par Saddam Hussein.

Jusqu’à l’assassinat en janvier 2020 du légendaire général iranien Qassem Soleimani et de Abou Mahdi al-Mohandes, alias « l’Ingénieur », son représentant sur le théâtre irakien, où il avait mission de façonner un État dans l’État sur le modèle du Hezbollah libanais, l’Irak était géré à la fois par les Iraniens et les Américains. Ce qui faisait de l’ancienne Mésopotamie une sorte de condominium. « La mort de Qassem Soleimani a rompu ce partenariat qui a duré de 2003 [date de l’invasion américaine – ndlr] à 2020. Or, sans cette entente, rien en Irak ne peut fonctionner et les Américains ne disposent plus d’un véritable interlocuteur. Avant, à tout moment, ils pouvaient appeler Soleimani au téléphone et régler un problème avec lui en 30 minutes. C’est tout le paradoxe : ils ont tué leur homme à Bagdad », souligne Adel Bakawan, qui dirige directeur du Centre de sociologie de l’Irak à l’université de Soran,

Depuis, les milices ont le champ libre tout en restant dans l’orbite de la république islamique. Elles se doivent la fois de venger Soleimani et « l’Ingénieur », comme l’Iran l’a promis, chasser les Américains d’Irak – où ils conservent 5200 hommes, bientôt 3000 - mais sans franchir certaines lignes rouges. Parce que Téhéran ne veut pas aller trop loin.

Si l’Irak est toujours le lieu principal de la confrontation entre Washington et Téhéran, les deux ennemis veillent désormais à ne pas envenimer la situation. D’où le choix comme premier ministre de Moustapha al-Kazimi, avocat spécialisé dans la défense des droits de l’homme et ancien directeur de l’Iraqi National Intelligence Service, l’agence de sécurité irakienne, créée avec l’aide de la CIA.

Du fait de sa proximité avec les États-Unis – en août, il a été reçu comme un grand chef d’État à la Maison Blanche et au Congrès –, il n’était pas supposé avoir l’aval de l’Iran pour conduire le pays. Pourtant, Washington et Téhéran sont tombés d’accord sur ce choix. Une explication ? « Parce que, répond le même chercheur, le régime iranien a besoin d’une certaine stabilité en Irak ainsi que de pacifier ses relations avec les États-Unis dans ce pays. L’Irak est sa seule porte de sortie. Et il a besoin aussi de l’argent irakien. Al-Kazimi offre donc à l’Iran une garantie de stabilité pour ses frontières et son économie. S’il n’avait pas été nommé chef du gouvernement, il est probable que Washington aurait imposé un embargo à l’Irak, ce qui aurait rendu la situation impossible pour l’Iran, en particulier pour son économie. »

Reste que cette guerre de basse intensité, qui mêle actions et modération, a un coût terrible pour l’Irak : l’assassinat de ceux qui voudraient faire cesser le règne des milices. A l’image de Hicham al-Hachemi.

17/09/2020 - Toute reproduction interdite


Hisham al-Hachemi
/ Capture d'écran Twitter
De Jean-Pierre Perrin