International | 13 avril 2020

L’intervention militaire des États-Unis au Venezuela : le déclin de l’empire américain continue

De Olivier Antoine
5 min

Alors que le Covid-19 frappe durement les Etats Unis, l'administration de Trump a décidé de déployer une vaste armada dans les Caraïbes et accusent le Président Maduro de trafic de drogue. Quel est le but de cette intervention?  Analyse du géopolitogue Olivier Antoine et de Frédéric Farid Fernandez, ancien Ambassadeur du Venezuela. 

Le 23 mars, alors que la pandémie de COVID-19 n’épargnait plus aucun pays dans le monde, qu’il soit en paix ou bien en guerre, l’ONU a lancé un appel à un cessez le feu mondial. Bien que les armes ne se soient pas tues partout et immédiatement, la désescalade des conflits est notoire et certains pays, pourtant peu enclins à déposer leurs armes jusqu’à présent, sont même parvenus à cesser les combats. Ainsi, l’Arabie Saoudite a annoncé un cessez-le-feu au Yémen dans sa guerre sanglante qu’elle y mène depuis 2015.

Pourtant, à rebours des appels à la paix ou à la trêve, les États-Unis ont décidé du chemin inverse et choisi de jouer la carte de l’escalade des tensions militaires avec le Venezuela. En effet, en l’espace de deux semaines, l’administration de Donald Trump a soufflé le chaud et le froid sur la délicate situation politique vénézuélienne avant de jeter un bidon d’essence sur des braises dont l’embrasement serait tragique pour le pays mais aussi pour la région.

Fin mars, les têtes du président Nicolas Maduro et de quatre membres de son gouvernement ont été mises à prix, tous accusés de narco terrorisme. Tandis que les images d’affiches montrant le portrait de ces hommes recherchés par la justice américaine parcouraient la planète, le Département d’Etat a présenté un plan de « transition démocratique », prenant de la sorte par surprise et à contre-pied le projet de chasse à l’homme lancée quelques jours auparavant par le Département de la Justice.

Dans le même temps, aussi rapide que les contradictions du gouvernement de Donald Trump, le coronavirus s’est installé au cœur des États-Unis, en pleine campagne électorale pour la présidentielle américaine, pour transformer le pays en épicentre mondial de la pandémie. C’est à ce moment-là que Donald Trump a choisi d’annoncer le déploiement d’une vaste flotte militaire dans les Caraïbes pour y mener une opération contre le trafic de drogue en provenance du Venezuela. Ce nouveau revirement interroge à plus d’un titre et jette un trouble sur les conséquences d’une telle opération au Venezuela et les éventuels bénéfices, notamment électoraux, qu’en tirerait le locataire de la Maison Blanche.

Notons d’abord que les accusations de narco-terrorisme et le déploiement d’une flotte militaire dans les eaux caribéennes paraissent aussi absurdes que décalés. Bien que la frontière colombo-vénézuélienne soit poreuse et que certaines routes de transit de cocaïne traversent le Venezuela, il est évident que l’ériger comme la menace numéro un des États-Unis dans sa lutte contre le trafic de stupéfiants est une exagération totale. En effet, selon les chiffres officiels étasuniens de la DEA[1] et du CCDB[2], le Venezuela ne représente que 7% du trafic de cocaïne produite en Colombie et les quantités y transitant diminuent depuis 2017[3]. Par ailleurs, ce sont les pays d’Amérique centrale qui servent de zone de transit vers le Mexique et ses puissants cartels, ces derniers se taillant la part du lion en pénétrant le marché américain au travers de ses 3 000 kilomètres de frontière avec les États-Unis. Dans ce contexte, il faut remettre en question l’argument de la lutte contre le trafic de drogue comme justification à cette opération militaire, alors que des troupes étasuniennes sont déjà présentes à cet effet en Colombie depuis des décennies.

De plus, en pleine crise pandémique mondiale, les pays ferment leurs frontières réduisant drastiquement les échanges mondiaux dont celui des stupéfiants. Par conséquent, dans de telles conditions de limitation du commerce international, il n’existe aucune urgence à devoir juguler un trafic au demeurant lui aussi affecté par la pandémie.

A l’heure où l’épidémie de coronavirus s’intensifie aux États-Unis et accentue les carences d’un système sanitaire public déplorable à quelques mois des élections présidentielles, le choix de Donald Trump de dévier l’attention avec un sujet « brûlant » de politique internationale peut sembler tentant. De fait, tous les grands journaux du pays ont répondu à son appel pour fustiger une telle décision.

Dans la course à la présidentielle aux États-Unis, la Floride est l’un des quelques états clés pour remporter l’investiture suprême. Or, c’est là que l’on trouve une importante communauté latino-américaine, dont de nombreux immigrés cubains ou vénézuéliens. Parmi eux, l’influent sénateur républicain Marco Rubio, qui s’est fait l’avocat d’un durcissement de la politique étasunienne contre les gouvernements cubain et vénézuélien, dispose à Washington de l’oreille du président Trump. Or, cette communauté représente un électorat incontournable, pour ne pas dire décisif, à quiconque veut s’emparer des voix de la Floride.

Dès lors, la question se pose de savoir si les stratèges de Donald Trump avaient déjà planifié un tel plan avant l’arrivée du COVID-19 sur leurs terres ou s’il s’agit d’un montage à la hâte. Depuis plus d’un an maintenant, les États-Unis cherchent par tous les moyens à faire tomber Nicolas Maduro et son gouvernement. Force est de constater que les résultats sont maigres à ce jour. Malgré les nombreux efforts pour légitimer la figure de Juan Guaido comme président de substitution, celui-ci s’est montré absolument incapable d’être à la hauteur des enjeux que traverse son pays. Pis, alors que l’épidémie de coronavirus frappe le pays, son inaction est devenue presque coupable aux yeux d’une grande partie de l’opposition et de ses soutiens. C’est au contraire Nicolas Maduro qui a repris la main et s’est affirmé comme l’homme fort de la situation en prenant les mesures nécessaires et indispensables pour prévenir une propagation incontrôlable du virus dans le pays.

Dans un tel contexte de crise, lancer une flotte militaire pour menacer le Venezuela ou profiter de l’effet conjoint de la pandémie du COVID-19 et de la chute des prix du pétrole pour faire chuter Nicolas Maduro n’a d’autre effet que de renforcer l’image de ce dernier alors que son pays est à l’agonie et il n’y a pas grand-chose qu’il puisse faire pour relever la situation. Outre les sanctions qui asphyxient l’économie, la chute des matières premières a porté un coup fatal au Venezuela dont les rentes pétrolières, mais aussi minières, se sont évanouies.

Par ailleurs, l’idée d’une intervention militaire, ou bien même d’une intimidation, ne fait pas du tout l’unanimité au sein de l’opposition vénézuélienne. Hormis Juan Guaido et ses partisans, dont le salut politique passerait sans doute par la force, une partie conséquente de l’opposition entrevoit les conséquences dramatiques d’une telle intervention et celles qu’un vide de pouvoir provoquerait en pleine crise sanitaire de COVID-19. D’ores et déjà, alors que les effets du blocus naval se font sentir et que les sanctions empêchent le Venezuela de produire ou d’importer l’essence nécessaire à son économie et à ses ambulances, nombreux sont ceux qui s’indignent du choix de l’escalade fait par Donald Trump.

Dès lors, ci ce n’est pour s’assurer le vote de l’électorat réactionnaire latino-américain en Floride, l’offensive de Washington contre le Venezuela paraît manquer totalement de bon sens et vient s’ajouter à une longue série d’atermoiements dans la politique étrangère de Trump. Comme l’a évoqué très récemment Henry Kissinger, le grand stratège de l’empire, le COVID-19 est peut-être le signe du déclin définitif de l’empire américain. Et l’aventure vénézuélienne, le symbole de cette hégémonie déliquescente.


[1] Drug Enforcement Administration

[2] U.S. interagency Consolidated Counterdrug Database

[3] Rapport du Washington Office for Latin America : BEYOND THE NARCOSTATE NARRATIVE What U.S. Drug Monitoring Data Says About Venezuela, Geoff Ramsey and David Smilde, mars 2020

https://www.wola.org/wp-content/uploads/2020/04/Narcostate-memo-EDITED.pdf

14/04/2020 - Toute reproduction interdite


Une affiche offrant 15 millions de dollars pour des informations menant à l'arrestation et à la condamnation du président vénézuélien Nicolas Maduro est présentée par la Drug Enforcement Administration (DEA) américaine.
Handout/Reuters
De Olivier Antoine

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