International | 22 avril 2019

L’Inde sur le chemin de la guerre Spatiale ?

De Iole De Angelis
6 min

Le 27 mars, l’Inde a détruit l’un de ses satellites à 300 km de la Terre avec une version modifiée d’un des missiles issu de son programme de défense anti-missile. Quelques jours après, le 1er avril, l’Indian Space Research Organization (ISRO) a lancé le premier satellite indien pour le renseignement électromagnétique ainsi, que 28 autres satellites appartenant à des clients étrangers. Par Iole de Angelis 

L’Inde a une tradition stratégique millénaire et les premières œuvres sont les Vedas ainsi que les contes épiques Ramayana et Mahabaratha. Un pays avec une si longue tradition militaire ne conduit pas une expérience d’une telle ampleur stratégique sur un coup de tête ou pour montrer tout simplement ses capacités technologiques. Elle a forcément des raisons stratégiques qu’il convient de comprendre. De même, l’Inde a toujours déclaré que son programme spatial répondait aux critères d’utilisation pacifique de l’espace extra-atmosphérique, et il semble surprenant que ce pays se lance soudainement dans une course à la guerre spatiale. Il paraît donc utile de comprendre les raisons de ce geste et, par conséquent, le message politique que l’Inde a lancé au monde.  L’ISRO a en fait été créé en 1969 pour développer un programme spatial indien autonome. Le premier satellite indien a ainsi été lancé par l’URSS en 1975 et, 5 ans plus tard, l’Inde a lancé un satellite avec son propre lanceur spatial. Depuis lors, l’ISRO a lancé plusieurs satellites : des systèmes pour les télécommunications, pour la télévision, la météorologie, l’alerte et la gestion des désastres naturels, ainsi que la surveillance et la gestion de ressources. Dans les années 2000, des satellites plus spécialisés ont été développés : des satellites radar, une mission d’océanographie conjointe avec la France pour mesurer la hauteur des vagues dans les océans, un système régional de navigation par satellite, une mission qui a permis un alunage, etc. Aujourd’hui, l’ISRO planifie des missions spatiales habitées, dont la première est prévue pour 2022.

Sur un plan militaire, les satellites indiens ont des missions classiques : télédétection, télécommunications, le mode de navigation précis du système de navigation régional par satellite et, depuis peu, le renseignement d’origine électromagnétique. En parallèle, l’ISRO a développé trois types de lanceurs : le Polar Satellite Launch Vehicle (PSLV) pour envoyer les satellites en orbite basse de type polaire, le Geostationary Space Launch Vehicle (GSLV) pour envoyer les satellites en orbite géostationnaire et la version lanceur lourd du GSLV appelée GSLV Mark III ou LVM.

L’Inde a développé son programme spatial en dépit du Missile Technology Control Regime (MTCR), une organisation internationale de type informelle qui est composée de 35 pays et dont la mission est de limiter la prolifération des missiles et de la technologie balistique. Pour cette raison, l’Inde est particulièrement fière de son programme spatial considéré comme un produit national démontrant la compétence des scientifiques indiens. Il est toutefois important de souligner que le programme spatial indien a été développé dans des buts pacifiques : gestion des risques naturels, téléducation, télémédecine, développement économique, etc. En conséquence, une politique de guerre spatiale semble contraire à 50 années de politique spatiale indienne.

 

Le programme Indien de défense anti missile

La crise au Cachemire est un conflit territorial entre l’Inde, le Pakistan et la Chine concernant la région du Cachemire, qui a commencé après la partition de l’Inde en 1947. Depuis la fin de la Guerre Froide, plusieurs mouvements de protestation se sont développés dans la région du Cachemire contrôlée par l’Inde. En 1999, la Guerre du Kargil a été le premier conflit direct entre deux puissances nucléaires. Pendant ce conflit, le Secrétaire aux affaires étrangères du Pakistan a déclaré que dans le cas d’un élargissement du conflit, le Pakistan pourrait recourir à toutes les armes de son arsenal. L’Inde, ainsi que le reste de la communauté internationale, a interprété cette déclaration comme une menace de représailles nucléaires. Le 14 février 2019, un groupe séparatiste a revendiqué un attentat suicide contre un convoi militaire indien qui transitait dans la province indienne du Cachemire, tuant plus de 40 soldats. En représailles, le 26 février, 12 Mirage 2000 de l’armée de l’air indienne ont bombardé un « camp terroriste » dans la région du Cachemire contrôlée par le Pakistan. Cet incident a fait monter, à nouveau, la tension entre les deux ennemis.

De son côté, la Chine a contribué au développement du programme nucléaire pakistanais. De même, depuis les années 1960, la Chine développe et déploie un arsenal missilier conventionnel et nucléaire, avec des capacités balistiques et de croisière capables de haute manœuvrabilité, dotés de têtes individuelles ou multiples et basés au sol, en l’air ou sur des bateaux. Le 30 janvier, les médias chinois ont montré un test d’une version modifié du DF-26 (missile balistique à portée intermédiaire) capable de frapper des cibles mobiles. C’est la première fois que la Chine fait une démonstration d’une telle capacité.

Le programme de défense anti-missile indien date de la fin des années 1990. Il a été conçu pour faire face à la menace nucléaire pakistanaise et au développement des missiles balistiques chinois. Le programme est fondé sur deux types de missiles anti-missile : le Prithvi Air Defence (PAD) et le Prithvi Defence Vehicle (PDV), pour l’interception extra-atmosphérique et le Advanced Air Defence (AAD), qui est un intercepteur endo-atmosphérique. Les deux systèmes peuvent être tirés à partir de la terre, et ils peuvent être déployés sur des bateaux. Ces systèmes sont le fruit de la recherche et de la technologie nationale. Le Defence Research and Development Organization (DRDO) a testé pour la première fois le PDV en avril 2014, le deuxième essai a eu lieu en février 2017 et enfin, le troisième essai, lui, a eu lieu le 12 février 2019.

D’après les experts de SIPRI, l’Inde est le plus gros importateur mondial d’armement, car elle importe à la hauteur du  12% du marché des exportations mondiales. En septembre 2014, le gouvernement Modi a promulgué le programme Make in India qui couvre 25 secteurs économiques et fournit un cadre à l’innovation nationale ainsi qu’aux coopérations bilatérales : le secteur de la production et l’exportation d’armement est inclus dans ce plan autant que les secteurs de l’énergie, de l’aviation et de l’électronique.

D’ici les 5 prochaines années, l’Inde planifie de dépenser 130 milliards de dollars afin de se moderniser, l’autonomie dans le domaine de la production de matériel de défense étant un des objectifs du gouvernement.

 

Quel est le message politique de l'Inde ?

Pour comprendre le message politique du test antisatellite indien, il est nécessaire de comprendre pourquoi l’Inde a mené ce test à cette date précise du 27 mars 2019. En premier lieu, un test antisatellite représente une action de guerre spatiale qui montre qu’un pays a non seulement la capacité de tirer sur un objet à plusieurs centaines de kilomètres d’altitude et qui voyage à 8 km par seconde, mais aussi les capacités de détection, d’identification et de poursuite afférentes. En conséquence, aujourd’hui, les autres puissances spatiales ne peuvent plus diffuser certaines informations sur les satellites indiens car, désormais, l’Inde pourra faire de même avec leurs satellites. En deuxième lieu, les élections générales indiennes auront lieu du 11 avril au 19 mai. Le parti de l’actuel premier ministre, Narendra Modi, fondera sa campagne électorale sur le nationalisme hindou, et le développement économique. Pour ces raisons, le test antisatellite peut être perçu comme un acte de politique électorale.

En troisième lieu, l’Indonésie, alliée historique de l’Inde, est très intéressée par ses technologies militaires, et surtout celles concernant les missiles de longue portée. Dans ce cadre, la puissance militaire indienne est aussi une forme de « dissuasion » face à la montée de l’extrémisme islamiste en Indonésie, et dans toute l’Asie du Sud-Est

Enfin, ce test est un message clair adressé au Pakistan et à la Chine, pour leur signifier que l’Inde a les capacités de faire face à leur menace balistique. En conclusion, le test antisatellite est plutôt un message politique de mise en garde adressé aux ennemis actuels et futurs de l’Inde, plutôt qu’un pas vers de la guerre spatiale, quoi qu’ en pensent aujourd’hui les Américains, qui observent la situation avec attention.

 

04/04/2019 - Toute reproduction interdite


Un homme regarde le Premier ministre Narendra Modi s'adresser à la nation, sur des écrans de télévision dans une salle d'exposition à Mumbai, Inde, le 27 mars 2019.
Francis Mascarenhas/Reuters
De Iole De Angelis

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