Analyses | 23 juin 2020

Libye : La Turquie et l‘Égypte prêtes à la guerre ?

De Roland Lombardi
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L’Égypte partage plus de 1 000 kilomètres de frontières avec la Libye où règnent le chaos et la guerre civile. Principale menace pour les autorités du Caire : la Turquie, qui soutient les Frères Musulmans liés au gouvernement d’union nationale de Tripoli (GNA). Le président égyptien a déjà averti Ankara qu’il était prêt à une intervention militaire en cas d’avancée des troupes du GNA vers Syrte, véritable verrou stratégique.

                                                                                       L’analyse de Roland Lombardi

Depuis l’intervention occidentale de 2011 en Libye et la chute du régime de Mouammar Kadhafi, le pays est plongé dans une guerre civile protéiforme où plusieurs acteurs internationaux essaient de tirer leur épingle du jeu.

Avant son ultime attaque sur Tripoli en avril 2019, laquelle fut un fiasco, le maréchal Haftar, homme fort du Parlement à l’Est, avait reconquis la majeure partie du territoire libyen. Soutenu par la Russie, les Emirats arabes unis, l’Arabie saoudite et l’Égypte, l’ancien officier de Kadhafi n’avait pas prévu que les soutiens étrangers des forces loyales au GNA - Gouvernement d’Union Nationale de Tripoli, reconnu par la communauté internationale et dirigé par Fayez al-Sarraj, l’homme des Frères musulmans libyens - mettraient tant d’ardeur à contrecarrer ses plans.

Il n’avait sans doute pas non plus mesuré à quel point le Qatar et la Turquie passeraient à l’offensive à coups de millions de dollars, d’armes, de munitions et de mercenaires islamistes.

Car, même très isolés diplomatiquement, minés par d’importants problèmes politiques internes et en grande difficulté financière - l’économie turque est sous perfusion du Qatar, lui-même très affaibli par la crise sanitaire du Covid -, Ankara et Doha ne pouvaient se résoudre à ce que l’affaire libyenne soit le point final de leurs échecs géopolitiques successifs depuis les Printemps arabes. Révolutions à la faveur desquelles ils avaient essayé, en vain, d’installer les Frères musulmans et leur islam politique à Tunis, au Caire et à Damas.

À partir du printemps 2019, Erdogan, sous couvert d’une politique néo-ottomane et panislamiste, a redoublé d’efforts pour apporter son soutien aux Frères musulmans d’Ennahdha en Tunisie et surtout, s’est décidé à intervenir directement dans le conflit libyen pour secourir les troupes de Sarraj en difficulté. Grâce à ses véhicules blindés, ses drones de combat Bayraktar, ses jihadistes et ses conseillers, la Turquie a permis aux milices de Tripoli de résister à l’assaut d’Haftar et même, de faire reculer l’Armée Nationale Libyenne (ANL), qui essuie depuis échecs sur échecs. Pour l’instant, les forces du GNA restent toutefois freinées dans leur avancée vers la ville côtière de Syrte, verrou stratégique vers l'Est et sous contrôle du maréchal. Dès lors, devant la faiblesse et les divisions de l’Europe et en intervenant directement le premier sur le territoire libyen, Erdogan a démontré que sa politique agressive payait. Notamment en prenant tout le monde de court. Son statut de membre de l’OTAN (lui conférant une sorte de « collier d’immunité ») et de « partenaire » de la Russie en Syrie, paralyse ses adversaires.

Or, si le nouveau Sultan semble déterminé, Moscou et l’axe contre-révolutionnaire Le Caire-Riyad-Abou Dabi ne le sont pas moins. Ils ne laisseront jamais leurs ennemis jurés, les Frères musulmans, et surtout les Turcs, s’enraciner en Libye ! Jusqu’ici, l’Egypte et la Russie ont intensifié discrètement leurs aides militaires aux forces d’Haftar et surtout, privilégient le front diplomatique - comme l’Algérie d’ailleurs - en se présentant comme des médiateurs. Mais ce n’est qu’une manière de gagner du temps. Néanmoins, toutes les propositions de cessez-le feu ont été rejetées par les Turcs.

Dans une récente analyse, nous avions déjà évoqué la prudence et les limites d’une intervention directe de la Russie[1]. Mais qu’en est-il de l’Egypte de Sissi ? 

Ce dernier a déclaré samedi dernier, lors d’une inspection au siège de l’armée de la région ouest, que toute avancée des forces du GNA soutenues par Ankara vers la ville de Syrte, ainsi qu'Al-Joufra plus au sud, représentait une « ligne rouge » et, qu’elle pourrait mener à une intervention « directe » du Caire.

Partageant plus de 1 000 kilomètres de frontières poreuses avec la Libye, l’Egypte est déjà très impliquée dans le chaos libyen qui menace sa propre sécurité interne (trafics d’armes, incursions de terroristes, migrants…).

Sissi fut, avec Poutine, le premier à soutenir les forces de l’Est et le maréchal Haftar. Ce soutien important s’est traduit par des échanges de renseignements, l’envoi d’armes et de conseillers, voire parfois de forces spéciales égyptiennes. Depuis 2014, l’aviation égyptienne y a mené plusieurs raids aériens, souvent avec les Emirats arabes unis, contre des milices islamistes - Notamment après le 15 février 2015, lorsque 21 chrétiens majoritairement égyptiens et appartenant à la communauté copte furent exécutés sur une plage de Syrte par des miliciens de l'État islamique en Libye -.

De plus, un Haut Comité de suivi libyen composé de plus de 120 experts a été mis en place par Le Caire. L’Egypte voulant une armée unifiée en Libye autour du maréchal Haftar, c’est le général égyptien Ahmed Hegazy qui a eu la responsabilité du dossier libyen. Il a supervisé les pourparlers avec les différentes tribus et ceux concernant la réunification de l’armée libyenne ainsi que le Conseil de défense qui commande de facto les opérations en Cyrénaïque et dans le Fezzan.

La question est de savoir si actuellement, sur le plan strictement opérationnel, l’Egypte a les capacités réelles pour franchir le pas en passant d’une guerre par procuration à une confrontation directe avec la Turquie.

Alors que l’armée turque a acquis une certaine expérience du terrain en Syrie, l’Egypte n’a quant à elle plus participé à un conflit de grande ampleur depuis 1973 et la Guerre du Kippour ! Et malgré les victoires initiales, le résultat final face à Tsahal fut loin d’être éclatant.

Aujourd’hui, l’armée égyptienne - 9e au classement mondial des armées ; l’armée turque est 11e - est la plus grande et la plus puissante des forces arabes en termes de matériel. Cette « grosse et puissante machine » a néanmoins eu du mal à s’adapter à la guerre moderne de contre-guérilla, comme on l’a vu dans le Sinaï ces dernières années, devant les milices de la Wilayat Sinaï (la branche de Daesh dans cette zone). Or, elle a peu à peu fait évoluer ses méthodes et n’a cessé depuis de se moderniser. Toujours bénéficiaire d’une aide militaire américaine de plus d’un milliard de dollars par an, et au regard du contexte régional, l’Egypte a acquis également auprès de la France une vingtaine de Rafale ainsi que deux frégates multi-missions, et deux BPC. Surtout, grâce à son rapprochement toujours plus étroit avec Moscou, elle s’approvisionne désormais massivement en matériel haut de gamme venu de Russie et vient de commander 20 Su-35 Flanker E, un des fleurons des avions de combat russes. Notons au passage que depuis 2018, les armées russe et égyptienne effectuent des exercices militaires communs dans le désert égyptien...

Quoi qu’il en soit, comme pour Poutine, il serait préférable pour Sissi que Haftar parvienne seul à rétablir la situation en sa faveur. Certes, si Le Caire intervenait, les Egyptiens pourraient toujours compter sur le soutien financier et logistique de leurs alliés saoudiens et émiratis voire sur une aide discrète d’Israël et de la Grèce.

De même, sur le plan diplomatique, la Ligue arabe et les pays africains apporteraient leur caution à une telle aventure. Enfin, la Russie peut également pousser l’Egypte, qu’elle soutiendrait inévitablement, à entrer dans la danse afin de lui éviter d’avoir à le faire elle-même. Or, cette décision présente un risque majeur pour l’Égypte puisqu’elle entrerait en confrontation directe avec la Turquie, qui rappelons-le encore une fois, est membre de l’OTAN...

Sissi a d’ailleurs affirmé que : « toute intervention directe de l'Egypte est devenue légitime au niveau international, que ce soit au regard de la charte de l'ONU sur la légitime défense ou qu'elle se base sur la seule autorité légitime élue par le peuple libyen: le Parlement libyen (de Tobrouk et Benghazi) ».

À l’heure actuelle, nul ne sait si cette phrase sera suivie d’effets ou restera à l’état de menace dans le simple but de faire pression sur les Européens et surtout les Américains pour qu’ils refreinent les velléités de leur turbulent « allié » turc (la marine turque s’est déjà heurtée à la marine grecque et tout récemment, à un bâtiment français dans un incident sur lequel l’OTAN vient de lancer une enquête !).

En attendant, Erdogan semble rester sourd et inflexible.

Si intervention russe ou égyptienne il doit y avoir, elle devra se faire avant novembre. Pour la bonne et simple raison qu’en dépit des déclarations et des positions officielles de l’administration américaine, Trump ne bougera pas le petit doigt pour l’OTAN et encore moins pour le maître islamiste d’Ankara qu’il exècre... L’Égypte étant par ailleurs un partenaire privilégié de la politique américaine au Moyen-Orient.

Bref, c’est une course contre la montre qui se joue en Libye. Erdogan sait qu’il doit tenir jusqu’en automne.

Cependant, si le démocrate Joe Biden était élu, c’est toute la politique américaine de Trump dans la région qui serait radicalement remise en cause, avec assurément un retour des néoconservateurs aux commandes. Pour Poutine et Sissi, il sera alors trop tard.

Enfin, dernier élément, et de taille, en la défaveur de l’Egypte, c’est que plus que jamais, un conflit se gagne aujourd’hui grâce à l’arme de l’information ou de la désinformation.

Or, dans cette lutte à mort pour le leadership régional que se livrent d’un côté la Turquie et le Qatar et de l’autre, l’Egypte, l’Arabie saoudite et les E.A.U, ces derniers ont un net désavantage. Les Qataris, fondateurs de la puissante et influente Al-Jazeera, et leurs lobbies pro-turcs et pro-Frèristes sont très actifs et même devenus de véritables experts en propagande, communication et soft power. Moins avares que leurs adversaires saoudiens et émiratis quant au prix pour l’achat de relais d’opinion efficaces et sérieux, ils ont compris depuis longtemps qu’il fallait investir des moyens conséquents dans ce domaine.

De ce point du vue, le résultat est d’ailleurs sans appel : au vu de la couverture universitaire et médiatique de la situation libyenne et de la publicité faite autour d’Haftar ou même de Sissi en Europe et particulièrement en France, ils ont d’ores et déjà gagné cette bataille !

 

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour GlobalGeoNews. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

https://www.facebook.com/Roland-Lombardi-148723348523778

24/06/2020 - Toute reproduction interdite


[1] https://www.globalgeonews.com/content/680


Les combattants fidèles au gouvernement libyen, reconnu internationalement, font la fête après avoir repris le contrôle de la ville de Tarhouna, en Libye, le 5 juin 2020.
Ismail Zetouni/Reuters
De Roland Lombardi

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