Premier vice-président de la commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées du Sénat, l’élu du territoire de Belfort (44 ans) a co-dirigé un rapport qui fait le point sur la crise libyenne. Propos recueillis par Meriadec Raffray 

En fin d’année, les conditions semblaient réunies pour sortir du chaos libyen. Cet espoir semble avoir vécu…

Nous sommes de nouveau confrontés à une société extrêmement morcelée. Chaque leader se cramponne à sa part de la manne pétrolière et tente d’instrumentaliser l’une des institutions ayant émergé du processus de reconstruction. Si la production et l’exportation du pétrole libyen demeurent contrôlées par la NOC, la compagnie nationale, le trafic du brut a explosé. 1 500 personnes captent 90% de la principale richesse du pays. Leur mainmise bloque le redémarrage de l’économie, véritable clé de la sortie de crise.

Emmanuel Macron réclame des élections d’ici la fin de l’année. Est-ce réaliste ?

L’Elysée s’investit beaucoup dans ce dossier, mais attention à ne pas confondre action et communication, vitesse et précipitation. Chacun – y compris la plupart des acteurs concernés – est convaincu que la voie démocratique est la seule viable. En revanche, aucun ne s’accorde sur l’ordre des rendez-vous : la rédaction d’une constitution, l’élection présidentielle, les élections législatives… L’espoir reste de mise car 2,5 millions d’électeurs se sont déjà inscrits sur les listes.

Chaos institutionnel, économie mafieuse, immigration, terrorisme… Pour les intérêts français, quel est le problème prioritaire en Libye ?

4 500 militaires français combattent le terrorisme islamiste au Sahel : c’est notre priorité. Pour casser les reins des katibas que nous pourchassons, il faut s’attaquer à leurs relais logistiques et à leurs bases arrières en Libye. Il faut inciter la population à se détourner de ses subsides en lui redonnant du travail. La France et les organisations internationales pourraient aussi s’attaquer aux circuits financiers de blanchiment des gains des potentats qui confisquent la manne pétrolière.


Et le fléau de l’immigration ?

En 2016, l’Europe a recensé 180 000 immigrés en provenance de Libye. En 2017, ils étaient près de 160 000. En 2018, le flux semble décroître. Au cours des six premiers mois, leur nombre a chuté à moins de 15 000. On observe en parallèle un déplacement de leurs bases de départ vers l’Algérie et le Maroc…

Est-ce l’effet du durcissement de Rome - que fustige volontiers Paris ?

Partenaire historique de Tripoli, Rome a appris les initiatives françaises pour la Libye par voie de presse. Qui plus est, Paris fait la morale au nouveau gouvernement italien. C’est pour le moins maladroit à l’égard d’un pays ayant 700 000 immigrés sur son sol. Acculées, leurs autorités se sont résignées à passer des accords financiers avec des milices et des organisations de passeurs en Libye pour réguler les flux. C’est sans doute condamnable. Mais à qui d’autre pouvait-elle s’adresser ? Avant, les Occidentaux payaient Kadhafi pour cela.

Bruxelles a-t-elle compliqué ou facilité la tâche de ses membres riverains de la Méditerranée ?

En 2015, l’Union européenne déclenche l’opération navale « EU Navfor Med Sofia » en réaction à la multiplication des naufrages de migrants au large de la Libye. Seulement, elle s’est bornée à opérer en haute mer. Elle s’est refusée à se déployer dans les eaux territoriales de l’Etat failli pour conduire des actions à terre contre les infrastructures des passeurs.

Quelles pistes n’ont pas été suffisamment explorées pour aider ce pays à sortir de la crise ?

La question essentielle est l’économie. Nous recommandons aux grandes entreprises françaises de prospecter ce marché. Manne pétrolière oblige, elles n’auront pas de problèmes pour être payées. Plusieurs de nos majors y travaillent en ce moment. Des voyages de prospection ont été planifiés, puis reportés pour des raisons de sécurité. Il faut persévérer. Sinon, d’autres pavillons nous damneront le pion.

11/09/2018 - Toute reproduction interdite


Portrait de Cédric Perrin, premier vice-président de la Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat français
De Meriadec Raffray