Le président turc Erdogan, « janissaire géostratégique » du petit Qatar, a annoncé qu’il était prêt à envoyer des troupes* afin d’aider le Gouvernement d’union nationale (GNA) de Fayez al-Sarraj à Tripoli, soutenu par les Frères musulmans libyens. Cela pour contrer l’offensive du maréchal Haftar. Cette déclaration a suscité de vives inquiétudes dans la communauté internationale. Par Roland Lombardi

Pour autant, la Turquie a-t-elle vraiment les moyens de se lancer dans une telle aventure ? De toute évidence, non ! Tout d'abord, même si le Parlement turc a autorisé, jeudi dernier, une intervention militaire en Libye, il n'en reste pas moins que l'opposition politique à Erdogan reste résolument contre. De même, si le « nouveau Sultan » a consolidé son pouvoir depuis la tentative de putsch de juillet 2016, il demeure cependant très isolé en interne (récente défaite de son parti aux élections municipales d'Istanbul par exemple).

Par ailleurs, l'économie turque est au plus mal, malgré les perfusions financières du Qatar. D'autant plus que depuis l'arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche, la politique américaine a changé en Libye. Le président américain préfère ouvertement un homme fort à la tête du pays plutôt que le chaos ou un État dirigé par des islamistes ! Ainsi, Trump a condamné et menacé Erdogan de représailles économiques en cas de nouvelle ingérence turque. On se souvient très bien - et Erdogan le premier - des attaques américaines sur la monnaie turque qui ont eu de graves répercussions socio-économiques Il y a quelques mois ...

Sur le terrain, quelles sont les forces en présence ? N'oublions pas d'abord que le maréchal Haftar a reconquis plus de 90% du pays ! Il vient d'ailleurs de reprendre Syrte... Les riches zones pétrolifères sont également entre ses mains. Enfin, il est très populaire auprès de la majorité des Libyens qui en ont assez du chaos. Le militaire a réussi à gagner le soutien des grandes tribus du pays, qui sont la véritable clé pour une résolution future du conflit.

Sur le plan militaire, Haftar bénéficie de l'appui de la France (même si Paris se veut discrète sur ce sursaut de réalisme !) mais surtout de l'Égypte (qui a menacé elle aussi d'intervenir si Ankara mettait à exécution sa menace), l'Arabie saoudite de MBS, des Émirats arabes unis et moins connu, d'Israël, qui vient de signer un accord gazier historique avec les grands rivaux de la Turquie, à savoir, la Grèce et Chypre !

Enfin, n'oublions surtout pas qu'Haftar est souvent présenté, et à juste titre, comme « l'homme de Moscou » ! En effet, la Russie soutient ouvertement le maréchal libyen par l'envoi massif d'armes, de drones, de conseillers voire de miliciens privés !

De plus, une action turque en Libye serait assurément très mal vécue dans le monde arabe notamment pour des raisons historiques (occupation ottomane). Elle serait inévitablement condamnée par la Ligue arabe. L'Algérie (autre allié de Moscou) a déjà mis en alerte son armée à la frontière... Surtout, pour un Erdogan isolé diplomatiquement en Europe et au sein de l'OTAN, il serait par ailleurs très mal venu de se froisser avec le « partenaire » russe (Poutine était d'ailleurs ces jours-ci à Ankara pour inaugurer un gazoduc alimentant la Turquie et l'Europe en gaz russe...). Car justement, l'offensive d'Assad et de son allié Poutine contre la dernière poche rebelle d'Idleb est peut-être à mettre en perspective des dernières velléités de puissance de la Turquie en Méditerranée. Devant, la chute prochaine de cette ville, Erdogan sait que Sarraj a déjà perdu. Le président Turc est juste en train de transférer les derniers jihadistes syriens sur le théâtre libyen pour gagner du temps. Annoncer son intention d'intervenir directement pour soutenir Tripoli est sûrement un moyen de rassurer et motiver tous les islamistes en mal de terres de « conquête » et surtout, comme en Syrie, se positionner dans le jeu libyen comme un nouvel interlocuteur pour sauver ce qui peut être sauvé... Mais au final, Erdogan et son armée sont-ils réellement prêts à s'opposer de nouveau à l'armée russe ? Pas sûr. Ne nous faisons pas d'illusion. Une fois le dossier syrien en partie « clôturé », et dans le contexte régional actuel avec la conjonction d'éléments positifs pour elle (impuissance de l'Europe, blanc-seing de Trump et soutien de l'Égypte, des EAU, de l'Arabie saoudite, de l'Algérie et d'Israël), la Russie risquerait fort bien, si Haftar était en difficulté (ce qui est loin d'être le cas pour l'instant), de répéter le scénario du 30 septembre 2015 (son engagement direct en Syrie) mais cette fois-ci... en Libye !

*(des "conseillers" turcs sont déjà sur place...)

09/01/2019 - Toute reproduction interdite


Le président turc Recep Tayyip Erdogan s'adresse aux médias aux côtés du ministre des Affaires étrangères Mevlut Cavusoglu après le Forum mondial sur les réfugiés aux Nations Unies à Genève, le 17 décembre 2019
Denis Balibouse / Reuters
De Roland Lombardi